 Dans le cadre de sa politique inclusive, la Ville de Genève développe des projets visant à renforcer la prévention précoce au sein de la petite enfance. C’est dans cette dynamique que s’inscrit le projet des équipes interdisciplinaires, mené dans plusieurs secteurs pilotes, dont le secteur Rive-droite. Il repose sur la collaboration étroite entre logopédistes, psychomotriciennes et équipes éducatives, au cœur même des structures d’accueil. Nous avons rencontré la direction du Secteur petite enfance Rive-droite, deux logopédistes, une psychomotricienne et une éducatrice animant des ateliers créatifs, impliquées dans le projet, afin de mieux comprendre le fonctionnement, les impacts et les enseignements tirés de cette expérience. Découvrez nos échanges! Concrètement, à quoi ressemble une journée type pour une logopédiste ou une psychomotricienne ou une éducatrice animant des ateliers créatifs au sein du Secteur petite enfance Rive-Droite? Séverine Molleyres Schöpfer et Géraldine Abos, logopédistes: La plupart de nos interventions ont lieu le matin, sous forme d’ateliers co-animés avec un éducateur référent, en petits groupes de quatre à six enfants. En tant que logopédistes, nous travaillons surtout autour de la communication, du langage et de l’oralité. Du côté de la psychomotricité, Olivia Plevani mentionne qu’il s’agit d’une approche globale du développement de l'enfant, qui intègre le corps, le mouvement, les émotions, les relations et l'environnement. Et concernant les ateliers créatifs, Christelle Albanese, précise qu’ils sont centrés autour du jeu créatif. Les enfants sont amenés à expérimenter, à détourner, à associer. Le matériel proposé est là pour soutenir la créativité (des objets polyvalents, des textures et matières différentes, des éléments de la nature, des matériaux de récupération et des objets de seconde main). Ces ateliers sont co-construits en amont avec le référent du groupe et l’équipe éducative. Cela nous permet d’ajuster nos propositions aux besoins des enfants. L’idée n’est pas d’arriver avec un atelier "tout fait", mais de construire quelque chose ensemble, qui s’inscrive vraiment dans le quotidien de la crèche. Suite aux ateliers, des moments de discussion ont lieu avec le référent. Ils permettent de partager nos observations, de penser la suite, de faire des liens avec la théorie. En plus des ateliers, les logopédistes ont des moments au cœur des groupes afin d'observer tous les enfants dans un autre contexte et interagir avec eux. En quoi ce projet interdisciplinaire a-t-il changé les pratiques professionnelles au quotidien? Isabelle Chantoiseau, directrice: Ce qui a le plus changé, c’est la richesse des regards croisés. Par rapport au début du projet, on sent une vraie évolution: les équipes arrivent aujourd’hui avec davantage de questions, elles anticipent plus et s’approprient pleinement la démarche. Les interventions dès le plus jeune âge permettent vraiment de faire de la prévention primaire. Céline Boulenaz, Séverine Benito, Julie Pierrecy, Kay Chanfreut, adjointes et adjoint: Un outil a aussi beaucoup contribué à cette évolution: le classeur jaune. Il suit les groupes d’une année à l’autre et permet de garder une trace des ateliers, des enfants participants, des observations et des bilans. Il donne une cohérence au projet, le rend visible et le valorise auprès de toutes et tous. Sur le plan organisationnel, des temps d’échanges réguliers ont été instaurés entre les différents professionnels et sous différentes modalités, dont des colloques interdisciplinaires en présence de l’équipe de direction. Pour les enfants, ces ateliers représentent un temps privilégié. Le fait d’être en petits groupes permet à certains enfants plus discrets de prendre davantage de place. De notre côté, cela nous permet aussi d’observer tous les enfants dans un autre contexte, avec une posture différente, plus attentive, dans un climat très agréable. Ces ateliers mettent en évidence une qualité de présence auprès des enfants dans le jeu. Ces moments viennent enrichir les observations du quotidien. Quels ont été, selon vous, les principaux leviers de réussite du projet? Isabelle Chantoiseau: Le travail de concertation a clairement été un levier majeur. Les nombreux échanges avec le Service de la petite enfance ont permis d’ajuster progressivement le projet à la réalité du terrain. Tout le monde partageait une intention commune, mais il a fallu apprendre à s’adapter au fonctionnement des crèches et à leurs contraintes. L’engagement de la direction et des adjoints a aussi été déterminant. Leur soutien et leur accueil très positif ont facilité dès le départ, l’adhésion des équipes au projet interdisciplinaire. Enfin, pour les logopédistes, le fait de bénéficier d’un espace d’intervision entre paires a été essentiel. Ces rencontres régulières permettent d’échanger sur les spécificités du métier et de soutenir la pratique dans un cadre non thérapeutique, ce qui est précieux dans un projet comme celui-ci. Avez-vous rencontré des difficultés dans la mise en œuvre de l’interdisciplinarité? Séverine Molleyres Schöpfer, Géraldine Abos, Olivia Plevani et Christelle Albanese: Oui, surtout au début. Par exemple, lorsque plusieurs ateliers avaient lieu la même semaine, cela a parfois suscité des réactions, car cela venait bousculer les projets en cours des équipes. Nous avons dû ajuster l’organisation pour éviter de surcharger les groupes sur une même période. Il y avait aussi une certaine méconnaissance de nos rôles, tant pour la logopédie que pour la psychomotricité. Certaines équipes craignaient que ces interventions remplacent d’autres activités ou apportent des réponses thérapeutiques immédiates. Il a fallu clarifier le cadre: ce projet n’a pas de visée thérapeutique. Ce qui a vraiment permis de dépasser ces difficultés, c’est la co-construction. En impliquant les équipes, en adaptant le matériel, les jeux et les propositions d’une semaine à l’autre, les ateliers ont trouvé naturellement leur place. Il s’agit de transposer certains éléments des ateliers et des discussions post-ateliers à d'autres situations afin que tous les enfants puissent en bénéficier. Comment décririez-vous aujourd’hui la collaboration entre les différents acteurs du projet? Aujourd’hui, la collaboration est beaucoup plus fluide et solide. Les logopédistes, la psychomotricienne et l’éducatrice des activités créatives se sentent intégrées aux équipes. Un moment particulièrement marquant a été l’exposition photo autour des ateliers. Elle a rencontré un vrai succès auprès des parents et a permis de rendre visible un travail parfois difficile à expliquer. Les échanges qui en ont découlé ont été très riches. Ce projet a aussi permis aux professionnelles de l’équipe interdisciplinaire de mieux se connaître, de comparer leurs pratiques et de renforcer le sentiment de faire partie d’une équipe élargie. L’envie est clairement que cette dynamique se poursuive et continue d’évoluer, toujours avec l’enfant au centre. |