Amérique profonde
Amérique profonde

Robert de Niro ne décolère pas. Lui , né à New York il y a 82 ans, dont les grands -parents paternels ont émigré d’Italie, lui qui a obtenu la nationalité italienne en 2006, lui le père de 5 enfants (avec trois femmes), il ne veut pas de cette Amérique raciste et bornée incarnée par Donald Trump pour sa descendance.

Mais qui est cette "Amérique profonde" ? 

 

 

 

Le 15 juin dernier, Robert de Niro a de nouveau pris la parole. Contre Trump. Contre cette Amérique qu’il ne reconnaît plus. Nous non plus. Un journaliste est allé y regarder de plus près. Passionnant. Désarmant. Et drôle.

 

A New York, au concert de protestation « Rise up, sing up » (à regarder sur @CSPAN), Robert de Niro a expliqué  avec calme, clarté, détermination, et accablement : « Je déteste dire cela mais aimer notre pays commence à devenir comme ces femmes battues qui déclarent qu’elles aiment leur bourreau. Je ne peux pas aimer un pays dirigé par un raciste, un misogyne, un xénophobe et un tyran… » Et d’énumérer brièvement les actions gouvernementales qu’on connaît :  les guerres « stupides et inhumaines », la fin de l’assistance médicale universelle, les opérations d’expulsion « qui séparent les familles », etc.  Applaudissements, soupirs, ça devient répétitif. De Niro ne désarme pas. Il y avait là d’autres célébrités : Julia Roberts, Bette Midler, Ms Rachel (youtubeuse et chanteuse), Tessa Thompson (actrice et chanteuse), Rufus Wainwright (chanteur, auteur-compositeur). Des urbains, des créatifs, des nantis, des « bobos » diraient les électeurs de Trump qui, depuis leur Middle West, ne savaient probablement même pas que cette réunion avait lieu. Elle était organisée par les membres du « Committee for the First Amendment », un collectif d’artistes et de personnalités du monde culturel (dont Jane Fonda) qui entendent « célébrer les libertés garanties par notre Premier Amendement : liberté d’expression, de religion, de la presse, de réunion et de manifestation ». Mouais. On s’auto-célèbre entre soi

 

On n’arrive plus à « échanger »

 

C’est tout le problème de nos sociétés compartimentées – fracturées : on reste avec ceux qui pensent pareil. Avez-vous remarqué qu’il devient de plus en plus difficile de rester copain avec quelqu’un qui ne partage pas notre opinion ? On n’arrive plus à « échanger ». A accepter le point de vue de l’autre. A essayer de comprendre pourquoi il ne perçoit pas les choses comme moi. Si on y réfléchit, à notre petit niveau, on raisonne comme Trump qui, lui, a le pouvoir de censurer, d’exclure. Politiques, diplomates, juges mais aussi chaînes de télé, musées, universités, bibliothèques, chercheurs, producteurs, créateurs, instituts scientifiques, organismes culturels… tombent en victimes : Harvard, PBS Channel, le Massachusetts Institute of Technology (MIT) ou Brown (entre autres) exclus des subventions. Résultat immédiat, à l’américaine : licenciements en masse (2 200 à Johns-Hopkins, 180 à Columbia…), gel des embauches (UCLA, Harvard, MIT, Stanford…), et arrêt de certains programmes de recherche. En gros ceux qui portent sur la climatologie, sur certains virus et vaccins, sur l’histoire (esclavage), sur la sociologie (cultures arabo-musulmanes, communautés LGBT+…), la climatologie, les arts contemporains… Impossible de tout énumérer, la liste est impressionnante.

 

Middle West : verticale du vide

 

Mais les supporters de Trump s’en foutent. Sont-ils ignares ? bornés ? égo-centrés ? Pour comprendre, justement, il faut lire le bouquin passionnant (et hilarant) de Serge Hastom, « Pisser dans les cours d’eau - carnets de reportages très indépendants » (éditions du Faubourg). Avec deux copains photographe et journaliste, il a traversé « la verticale du vide », en gros, du Nord au Sud, par le milieu des Etats-Unis : Nebraska, Kansas, Oklahoma, Dakota, Texas, ce que les Américains appellent les « crossing states » parce qu’on ne s’y arrête jamais. Eux, ces trois petits Français blancs, clichés de bobos babas, ils ont stoppé, séjourné, mangé, dialogué dans ces lieux où le mot musée n’existe pas, où le resto est un « hamburger joint » ou un fast-food à 1000 calories d’additifs, et où on leur demandait, stupéfait : « Mais que faites-vous là, poor Frenchies ? Vous vous êtes perdus ? »

Eh bien, ils nous éclairent sur ce que pensent vraiment les électeurs de Trump. Ces red-necks leur ont parlé des Français tels qu’ils les voient. En résumé, ils prennent la France pour une terre d’émeutes (Gilets jaunes), d’homosexuels et de transgenres dépravés, une zone d’émigration afro-arabo-musulmane qui va bientôt submerger la population de « white Christians ». Désolés pour nous, ils nous plaignent.

 

Suprémacistes convaincus…. Mais curieux de l’autre

 

Mais ils sont curieux, posent leurs questions primaires. Nos trois larrons effarés se sont pliés à l’exercice avec subtilité. Serge Hastom : « Contre toute attente, figurez-vous que nous réussissons à gagner l’amitié et la confiance de cette secte de Blancs suprémacistes et consanguins en défendant la richesse de l’acculturation européenne, en dénonçant l’impérialisme culturel américain, et en rendant hommage aux tirailleurs sénégalais qui ont bien plus fait pour la France que toute la famille LePen. » Et comment est-ce possible ? Tout simplement parce que ces Américains convaincus et bornés étaient captivés. Charmés. Serge Haston : « C’était la première fois que ces réacs invétérés rencontraient des jeunes Français dans notre genre, blancs, de gauche, bien élevés et cultivés. » L’auteur et ses camarades se sont retrouvés eux-mêmes piégés par le cœur : « Ces fous de Dieu, je les observais, incrédule, hocher la tête, intéressés, honnêtes, ravis d’en apprendre plus sur un pays minuscule dont ils avouaient ne rien connaître à part des échos de journalistes ! » Le terme « journalistes » résonnant ici comme une insulte. A la fin, la communauté résolue à ne jamais se mélanger avec d’autres races a défilé à la queue leu leu pour leur dire au revoir … et leur glisser de force des billets de 20 dollars dans les poches, à ces gentils fauchés !

On pourrait énumérer les exemples décoiffants, il y en a 100 pages. Le reste des 300 pages du livre est consacré à la Russie profonde et à la France profonde. Edifiant aussi.

 

Se rapprocher de la « piétaille »

 

Mais pour revenir à ce bon vieux de Niro, héros malgré lui de cette Amérique profonde qui a élu Trump ; eh bien, dear Bob, c’est là-bas, à Elohim City, entre Oklahoma et Arkansas, à Tulsa, Oklahoma, à Garden City, Kansas… que tu dois aller mouiller la chemise. Toi, le travailleur, le taxi-driver, le Parrain, le boxeur, le patron, le senior, bref, pour convertir tes fans, il faut aller leur serrer la main. Et alors seulement tu pourras peut-être réaliser ton rêve : « Je voudrais recommencer à aimer mon pays ».

 

Serge Hastom se prétend un reporter inadapté aux exigences de « la grande presse ». Alors il est devenu auteur. « Ecrivain » est mieux perçu par les méfiants que « journaliste ». Virtuose du charme et du copinage en un clin d’oeil, il rapporte ici dans « Pisser dans les cours d’eau » (éditions du Faubourg - Poche), un regard sensible et nuancé sur trois pays : la Russie profonde, l’Amérique profonde (ci-dessus, les fans de Trump)  et la France profonde. Trois livres pour le prix d’un. En plus d’une belle écriture ciselée et subjective, c’est passionnant, réaliste, vivant et très drôle. Sur le même modèle, il a sillonné Israël et la Cisjordanie en stop et publie cette année « Et Dieu dans tout ça » (Stock)

Photos Nicolas Cortes

RICHARD WERLY : UN SUISSE TRÈS UNIVERSEL

C’est le Suisse le plus connu des plateaux télé : LCI, BFM-TV, TV5Monde, France24… Richard Werly est correspondant de « Blick » à Paris, journal suisse en allemand et en français. Les rédacteurs en chef adorent son regard analytique, posé, distancié sur les pays, les politiques et… sur la France où il a fait ses études de Science Po.

Mais il est bien plus que cela : il a le reportage dans le sang. Il adore partir sur le terrain. Dans les campagnes ukrainiennes, l’Amérique des longues plaines et des métropoles (il a publié en 2025 « Cette Amérique qui nous déteste »), sur la politique française et les phénomènes de société, il observe, interroge, commente. Son regard sur la France est un mélange de lucidité parfois admirative et de désolation ironique. Pour ce Suisse rompu à la concertation et au fédéralisme, eh bien, la centralisation, les débats égotistes, l’esprit partisan et… la dette abyssale demeurent des tares qu’il dénonce inlassablement. Il pointe souvent et avec raison "cette France immature".

 

Les confrères le voient comme « une machine » tellement il bosse. Et oui, il pond facilement 2-3 papiers par jour ! Je l’ai vu nous parler tout en rédigeant son intro de deux pages pour Helvétix Café !

Richard Werly vient de recevoir le Prix de l’initiative européenne. Comme avant lui Jacques Delors, Edgar Morin, Ursula van der Leyen ou « Courrier International »… Rappelons que la Suisse n’est pas dans la communauté et ne siège pas à Bruxelles. Pourtant toutes les décisions européennes l’affectent. C’est ce regard critique et dépassionné que cette distinction vient récompenser avec justesse.

Si vous voulez lire Werly dans le texte et dans son terreau, le site de Blick en français est gratuit (blick.ch), et le podcast Helvétix Café aussi.

 

 

« Cette Amérique qui nous déteste» (éd. Nevicata) par Richard Werly ci-dessous à la mairie de Paris le 29 juin dernier.  .

 

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