Les Anglais bons buveurs, c’est un cliché. Qui ne s’est pas étonné de les voir subitement abandonner leur raideur au fil des bouteilles. L’Angleterre, l’autre pays de l’alcool ? A Buckingham, les têtes couronnées n’ont jamais boudé leur plaisir. A tel point qu’il y aurait « un petit problème d’alcool » à régler au Palais.
Bières, whisky, gin… Ils n’ont pas de vins mais ils possèdent un indéniable savoir-faire en matière de fermentation. Oui, les Anglais apprécient les grisants breuvages, et savent en élaborer quelques-uns. Malgré les apparences, certains ont même du palais. Rappelons que c’est grâce aux Anglais que le bordelais est devenu autrefois, du 12ème au 15ème siècle, le vignoble le plus riche, le plus exportateur et le plus apprécié. Jusqu’à la Guerre de Cent ans, et le retour de Bordeaux dans le giron français… et l’effondrement du vignoble. Il a fallu attendre les années 1980 pour voir revenir nos chers British réinvestir - un peu - nos Châteaux.
Grands vins français à la table du Roi !
Aujourd’hui, nos grands crus figurent en bonne place dans les restos chics de Londres, Dublin, Manchester, Birmingham, Leeds, Bristol… bref, ces villes qui savent apprécier un certain art de déguster. Et à Buckingham aussi ! La table de la reine Elizabeth a toujours mis nos grands crus à l’honneur, et pas seulement quand Sarkozy et Carla venaient lui faire le baise-main. Aujourd’hui son fils Charles perpétue la tradition en servant régulièrement des vins français lors de ses dîners de gala et ses banquets d’Etat. Patriote intrépide, il ose les faire cohabiter avec quelques cuvées de vignobles britanniques. Par exemple, à Windsor en juillet 2025, le roi a servi à « Emmanuel et Brigitte » un Château Haut-Brion 1996 - premier grand cru classé de Bordeaux - et un Corton-Charlemagne Grand Cru 2022 - grand vin blanc de Bourgogne. Et en apéritif, Charles III adapte subtilement le toast officiel avec des bulles à l’anglaise le Domaine Evremond, un vin mousseux produit dans le Kent mais né d'une association avec les célèbres champagnes Taittinger ! So smart !
Parlant d’apéritif, on connaît le goût des Anglais pour ce rituel qui peut se prolonger jusqu’au bout de la nuit, c’est le vecteur le plus sûr vers l’alcoolisme, on le sait tous. La famille royale s’y adonne avec la même assiduité que le tea time. A Buckingham, à Windsor, Kensington, Clarence House… l’apéro, c’est sacré. Un dry Martini pour Charles, réputé "light drinker", un verre de Pomerol pour Camilla. La reine Elizabeth II, elle, préférait « son » cocktail Dubonnet-gin, composé de deux parts de Dubonnet (à base de vin rouge et d'arômes) pour une part de gin (souvent du Gordon's), servi avec de la glace et une rondelle de citron. Cela, c’était juste à midi. Ensuite, elle déjeunait avec un verre de vin. Le soir, plus « modestement », un martini dry – donc gin-vermouth, une version décalée de midi - et un verre de champagne. Pas assez pour être un peu… partie, mais juste ce qu’il faut pour cultiver son flegme envers et contre toutes les épreuves et « anus horribilis » qui ont jonché sa route. Incendies, fils indignes et autres scandaleux divorces…
Du gin dans des bouilloires électriques !
Est-ce pour mieux saisir les états d’âme de leurs souverains que le personnel adopte lui-même ces rabelaisiennes habitudes ? On se souvient du livre de Paul Burrel, le majordome de Lady Diana, « The Royal Insider ». Facétieux, le coquin y révélait des détails grisants : à l’office, on cachait des décilitres de gin dans des petites bouteilles de Schweppes tonic et dans des bouilloires électriques ! Cela pour alimenter en carburant quelques fêtes secrètes.
Alors quand Richard Piper, directeur de « Alcohol Change UK », une organisation caritative anti-alcoolisme, s’est vu convoquer par la maison royale, il n’a pas dû être surpris. S’afficher « heavy drinker » n’est plus viril comme au temps de Churchill. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne boit plus, allez dans les pubs et constatez l’alignement des bières. La différence, c’est que maintenant, on est conscient de son addiction. En Angleterre et en France par exemple, la tendance de fond est à la baisse - jusqu’à -30 % en 5 ans chez les jeunes. Rassurez-vous, ils ont d’autres addictions !
« Chaque société secrète ses propres drogues », et donc ses addictions et ses déviances, c’est un éminent sociologue américain, Howard Becker, qui l’a brillamment théorisé (dans « Outsiders », en 1963). En Occident, malgré nos autres dépendances (écrans, réseaux sociaux, stimulants…), notre drogue officielle, érigée en culture, reste l’alcool. Mondain, rural, prolétaire ou royal, le penchant – le péché – illustre un marqueur jusque dans ses limites pathologiques : si les gens du Palais ont « un petit problème d’alcool », ils sont comme nous. Quelque part, ça réconforte. Puissant ou misérable, tu luttes contre tes pulsions.