des filles en boots de rangers
des filles en boots de rangers

 Motardes ou santiags, pourvu que ça pèse aux pieds !

 

Pourquoi ces bottes de rangers ? 

 

Elles sont filles, coquettes, maquillées, portent la jupe courte et les ongles vernis, et raffolent de ces « combat boots » ! Mais de quel combat ces chaussures sont-elles le nom ?

 

L’art du contraste, okay. Un classique mode hérité du punk des années 80, de Jean-Paul Gaultier, du grunge. C’est pour casser le côté féminin, mignon, provocant, ou cliché… Genre : « Prends garde à toi ! je suis sexy mais pas seulement.»

 

Ces temps-ci, j’observe un déferlement de filles « militaires » dans le métro. C’est à qui affichera aux pieds les cuirs les plus bruts, les plus épais, les semelles les plus crantées, les rangers les plus lourdes, les arpions les plus redoutables ! Comme s’il fallait se blinder pour les épreuves qui guettent. Un pressentiment qu’il va falloir se battre pour tenir debout. Se battre pour rester au top. Se battre pour bosser, s’imposer, assurer le quotidien, mener ses journées et ses nuits… On n’aura pas trop de ces boucliers aux pieds pour se protéger des embûches. Et de tout le reste.

 

Avoir du style en boots

 

Ils sont tout neufs, ces souliers d’ogresse. On sent qu’elles viennent de les acheter, impatientes. Elles veulent les porter tout de suite malgré le beau temps, histoire de tester l’impact. On les remarque, c’est indiscutable, partagé entre l’intéressant décalage et la beauté du moche. Mais justement, le moche c’est tendance. Ce qu’on recherche maintenant, ça n’est pas tant d’être belle – encore que … - c’est d’avoir du style. Un truc à part qui te donne du caractère. Qui fait que tu ne ressembles à personne. Le problème c’est que, à suivre la mode des rangers, tu perds ton originalité. Donc il y a boots et boots : Santiags, cowboys, motards, pompiers, G.I…. Avec collant à dentelles ou avec short, ou en mini, ou en longue jupe fluide. Avec un top décolleté-échancré ou avec un sweat shirt ou une chemise boutonnée.

 

Travailler son look, c’est un art qui prend des heures. On comprend celles qui adoptent leur panoplie une fois pour toutes, et fini les prises de tête. Tailleur-pantalon-mocassin ; robe sous le genou-bottines ; jean-basket-t-shirt-veste… Mais là, non, tes boots, elles chamboulent tout. Elles t’obligent à réfléchir car elles envoient un message : ni talon, ni tennis, ni verni, ni semelle compensée, j’affiche costaud, à la fois rebelle et audacieuse. On cultive l'ambiguité. Le contraste entre féminité et virilité. Tu cherches une assurance, une confiance en toi, sans sacrifier la séduction. Faire illusion ; déjà ça de gagné.

 

Convergence des luttes

 

En plus du message subliminal à la société, tes bottes, elles conditionnent ta dégaine. Car avec ces accessoires militaires, tu marches différemment. Essaie donc de tortiller des hanches avec ces chevilles alourdies. Mine de rien, ça pèse pas loin de 600 grammes-1 kilo / pièce, ces engins. C’est exprès. Ca force à ralentir, tu lèves moins les pieds, ça leste un peu ta silhouette façon rugbyman, épaules en avant ; bref ça te rend un brin inquiétante. Un signal adressé aux potentiels harceleurs. « Si tu m’approches, tu vas sentir mon cuir dans tes… mollets. »

 

La question qui nous taraude, c’est : jusqu’à quel âge peut-on jouer à la riot-girl en rangers ?

Jusqu’à l’âge où on ne te harcèle plus parce qu’on ne te calcule plus ? Ou jusqu’à point d’âge parce que, solidarité des sisters, on se dresse toutes contre les mufles ?

Je penche pour la convergence des luttes : vieille ou jeune, séductrice ou je m’enfoutiste, fashion addict ou indifférente, la botte de combat est un signe de ralliement : que ça te plaise ou non, mon pas de fille pèse dans ce monde sans pitié.

 

Trois façons de se présenter au monde : indifférenciée en baskets Adidas et jean, en talons vernis bout pointu, dans les "standards" de la féminité; ou, comme aujourd'hui : en bottes de motarde à bride, mini ou midi et cheveux longs.

 

LIVRE

 

Jean-Paul Dubois, imbattable

 

« Chacun »

 

 

 Cet écrivain possède une « clientèle captive » comme on dit en marketing. C’est-à-dire que même ses livres moins bons sont achetés par ses « amis lecteurs » juste pour le plaisir de retrouver ce vieux complice et son esprit inimitable, entre humour irrésistible et mélancolie déchirante.

 

Il cultive le raffinement des mots, cette précision horlogère dans la description. Qu’elle soit poétique, rêveuse ou férocément politique et critique. Cet écrivain a le génie de la trouvaille, de la formule qui tue. Par exemple, il appelle Trump « l’homme à la peau de cartable » !!!

 

Son dernier livre, (le 24ème), « Chacun », renoue avec le meilleur. Il se greffe sur notre époque, toujours ce héros désenchanté au regard acide, mais qui partage avec nous sa dépression lucide et inévitable. Le temps qui passe, les deuils, les proches à qui on n’a plus rien à dire, les souvenirs des jours heureux, le monde qui va, qui vrille, qui coule… Paul, le héros, cardiologue en congé maladie pour dépression, a perdu sa femme météorologiste qu’il adorait dans un accident de… kayak. Enfin, « perdu » : on a retrouvé le bateau, le casque, la voiture, mais pas le corps. Il s’imagine par moments qu’elle est encore en vie… Et essaie de continuer de lui survivre, entre ses réflexions, ses références scientifiques (Dubois a fait des recherches méticuleuses), sa sœur Chloé et son frère jumeau Lothar qui n’a rien en commun avec lui, à commencer par une épouse « effrayante ».

 

C’est tellement intime, tellement juste et subtil qu’on a l’impression que ce Paul, c’est Jean-Paul. Nul n’arrive à rendre aussi réelles et… réjouissantes la solitude et la nostalgie. Jean-Paul Dubois possède une écriture indémodable comme une montre suisse. Tout dans la mécanique minutieuse du moment. C’est de l’introspection haute couture.

 

L’histoire de ce pauvre Paul flippé est pleine d’énergie littéraire et de drôlerie corrosive, on lit et relit certaines formules pour le plaisir de l’admiration. On ralentit la lecture pour ne pas le quitter. « Chacun » parle à chacun, chacune, il faut absolument l’avoir dans sa bibliothèque. Et y revenir.

 

« Chacun », éditions de l’Olivier - 240 p. 21 euros.

Jean-Paul Dubois, 76 ans, vit à Toulouse

Il a décroché de nombreux Prix dont le Fémina et le Roman FNAC pour "Une vie française", et le Goncourt pour "Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon" en 2019. Depuis 1996, il reste fidèle à son éditeur, L'Olivier. 

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