Travailler dans la mode, un enfer
Travailler dans la mode, un enfer

 15 ans que Giulia Mensitieri, anthropologue, explore et dénonce ce monde cruel, d'abord dans sa thèse, puis dans cette bd. 

Du malheur de bosser dans la mode

 

 

C’est la saison des Fashion Weeks. Après New York, Londres, Milan, ces jours-ci c'est Paris jusqu’au 6 octobre 2026. Je rappelle que ce tout-puissant secteur du luxe rapporte plus en emplois directs que l’aéronautique, l’automobile, le ferroviaire et le naval réunis. Et pourtant, ce milieu se comporte en esclavagiste. La bd de Giulia Mensitieri et Danicollaterale le raconte, intitulée « La mode, le plus beau métier du monde ». Tu parles !

 

Un métier de rêve… Fabriquer du luxe et du glamour. Conception, dessins, création des prototypes, essayages, défilés, top models, clientes showbiz, amies richissimes, palaces, soirées privilèges, papier glacé, interviews, gloire ! Tu te damnerais pour en être ! Une maison prestigieuse - Dior, Chanel, Yves Saint Laurent, Fendi, Armani, Gucci… t’ouvrirait ses portes ? Tu es prêt à y bosser jour et nuit. Tu ne crois pas si bien dire.

 

Te voilà diplômé (e ) d’une grande école de mode à Paris (celle de la Fédération de la Haute couture, Duperré, Chardon Savard, Studio Berçot…) suivie d’un Master en Fashion Management à l’IFM ; ou : tu sors de la Cambre à Anvers, ou de son Académie Royale ; quand ça n’est pas la St Martins School à Londres ou l’institut Marangoni à Milan d’où ont décollé tant de stylistes vedettes, de Vuitton à Balenciaga et Givenchy.

 

Gagner de l'expérience à n'importe quel prix

 

Tes espoirs fous n’ont d’égal que ton inexpérience. Donc tu tires les sonnettes, tu forces les entrées, tu acceptes tout, pourvu que tu sois sur le terrain : le Sentier qui oublie de te payer et t’offre un apéro, les marques de luxe qui te pigent au lance-pierre, te piquent tes « imprimés-cravate » et te font travailler jours et dimanche avec ou sans CDD, les ateliers de sous-traitants et les stylistes qui « t’autorisent » à venir les aider bénévolement… Il n’y a guère que les petites marques et les conglomérats industriels type Zara, Mango, H&M qui te signent un contrat. CDD, renouvelé trois fois et ensuite Ciao ! Mais dans tous les cas, ne rêve pas, ton smic (au mieux) t’obligera à rester logé chez ta mère.

 

Ensuite, expériences acquises, tu entres dans une « grande maison ». Et là l’enfer s’ouvre à toi : dénigrement, asservissement, humiliations, harcèlement, cadences infernales, et salaires à la tête du client. Je ne parle pas des collections entières que tu dessines et où ton nom ne figure même pas en coulisses, ni du favoritisme de contrepartie, chantage affectif ou promotion canapé. Exploitation à tous les étages : au marketing, au studio, au commercial… Chut. Dans la mode, parler est plus dangereux que dans les services secrets.

 

Mannequin ? Obéis !

 

Ok, le stylisme c’est trop de souffrances. Tu veux devenir mannequin ? Bienvenue dans la spirale de l’endettement. Que tu arrives de chez tes parents - je ne parle pas de la fille de Monica, Vanessa ou de Cindy - ou que tu débarques de ton camp de réfugiés au Kénya, ton agence commence par te loger à ses frais, payant tes voyages en avion Paris-New York-Milan,… en contractant tes premières dettes, 500, 2000, 30'000 euros. Ca va vite. Résultat : en admettant que tu aies passé les castings, tu n’as pas le choix des clients, qui vont de Chanel aux obscurs catalogues de supermarchés. A chaque fois, ton agence qui ne fait pas dans le bénévolat te ponctionne une part de tes petits cachets. Et toi, tu zigzagues entre tous les dangers, shootings glauques où tu dois payer ton Coca Zéro, essayages infinis où tu n’es pas nourrie, défilés harassants et gênants dans des salons de la lingerie, critiques à voix haute sur tes « jambes tordues », tes cuisses « de jument » ou (authentique) ta « bouche à pipes » (pardon). En plus, il y a les photographes aux mains baladeuses… Assez.

 

Photographe ? La chance peut-être

 

Photographe, justement. Ils ne sont pas tous abusifs. Certains ont juste besoin d’assistants pas chers qui installent tout l’éclairage à leur place et vont acheter les sandwiches (à leurs frais). Et comme ils sont célèbres, « estime-toi heureux de pouvoir travailler pour moi. Il y en a cent qui attendent à l’entrée ». Toi, l’apprenti, tu as fait une école, offert tous tes clichés pour son Insta, il en tire le bénéfice, et toi, rien du tout. Aujourd’hui, tu viens de décrocher un shooting sur ton nom… Génial. Mais tu ne verras jamais ton chèque. Patience. Le succès, la reconnaissance, les cachets vont bien finir par arriver.

 

Patience et indécence.

 

C’est bien cette patience infinie qui forme le socle de tout ce système d’aliénation. Fabriquer du luxe est tellement exceptionnel, qu’on ne peut qu’accepter l’indécence des conditions de travail.

 

En feuilletant l’album bd de Giulia Mensitieri, on voit soudain juxtaposés TOUS les secteurs de ce monde qui fait tellement rêver. Un ensemble dense, concret, incarné (sans les vrais noms) et c’est affolant de sadisme. Comment ce monde beauté peut-il générer autant de méchancetés et d'injustices ?

 

Des bureaux aux ateliers, aux studios (maquillage, photo, création), aux boutiques, palaces, boîtes de nuit, ce ne sont que vacheries et perfidies. Divas et caractériels. Mais pourquoi se laisser maltraiter ? Et en plus pour pas un rond. Ce milieu reproduit-il les cruautés de cette jet-set qu’ils habillent ? cruelle, égoïste, arrogante et hors-sol. Certains, en burn-out, jettent l’éponge, d’autres se font virer sans raison, « parce que je ne supporte plus ta tête ! ». Ca n’est pas une comédie satirique, c’est la vraie vie !

 

Et le pire à la fin, c’est que certains aliénés qui ont quitté le métier par instinct de survie continuent de trouver des excuses à leurs tortionnaires. Indestructible emprise…

Giulia Mensitieri, doctorante en anthropologie sociale et ethnologie, et son ami Daniele Piasini alias Collaterale, son nom d'artiste-illustrateur. Dans la vie, il est architecte (photos Frédéric Bourret). L'un et l'autre parlent un excellent français. 

 

THEATRE

 

LA pièce à ne pas rater

 

« Déni »

de Sophie Cottin, mise en scène Raphaëlle Cambray

 

 Il est loin le temps où on sortait au théâtre pour s’en payer une bonne tranche. Rigoler, se taper sur les cuisses, et ne rien demander d’autre qu’une irrésistible partie de rire. Un nouveau public demande plus.

 

Des sujets réalistes, qui nous parlent de nous, ici et maintenant, et si possible avec des éléments d’information qui nous apprennent quelque chose. Eh bien, c’est mission accomplie pour ce « Déni ». Histoire surprenante mais solidement étayée par des recherches et des interviews, puis dûment approuvée par des sage-femmes. Oui, on parle de Déni de grossesse. Mais pas seulement. Il y a l’amour, la carrière, le dilemme, la psychologie, l’expérience… une large gamme de sentiments humains.

L’éclatante Salomé Villiers et l’excellent Thomas Gendronneau réussissent à faire exister ce wonder-couple ambitieux qui n’a pas envie de s’embarrasser d’un enfant. Le phénomène du déni est décortiqué avec précision, on saisit ce refus intime, ce choc, cette impossible confrontation au réel. C’est là que l’écriture fait la différence. La brillante - et modeste - Sophie Cottin (déjà remarquée pour « L’odeur des azalées m’a soudain fait suffoquer », grand succès mis en scène par Raphaelle Cambray) a longuement enquêté avant d’écrire.

Tout ce qui se passe est vrai, sonne juste. Servi par une distribution formidable, entre autres Raphaëlle Cambray qui rayonne d’autorité et d’énergie dans le rôle de sage-femme pivot ; c’est aussi elle qui met en scène, avec subtilité, sans un dérapage. On ne perd pas de temps ; les évènements s’enchaînent, on est happé, suspendus au scénario.

A la sortie, on entend le public s’interroger, riche de cette découverte, étonné, ravi. Une pièce puissante, originale et magnifiquement incarnée.

Pour réserver : https://www.theatredeparis.com/evenement/deni/

Une troupe qui dépote !

De gauche à droite, les acteurs du « Déni « : Raphaëlle Cambray, Goeffrey Couët, Thomas Gendronneau, Michel Papineschi et Salomé Villiers, leur talent emporte la salle ! 

Bouton https://www.theatredeparis.com/evenement/deni/d'action

Vous recevez ce mail car vous avez rejoint la newsletter du site catherineschwaab.com avec l'adresse contact@catherineschwaab.com.

Se désinscrire pour ne plus recevoir de mails de notre part.