Les photographes Jean-Marie Périer et Sylvie Lancrenon ont connu la liberté joyeuse des années soixante et du début des années 2000. Et ça change tout.
Ces jours-ci, deux photographes « de la grande époque » se retrouvent sur le devant de la scène avec leurs clichés légendaires exposés jusqu’en septembre : Sylvie Lancrenon a dans son portfolio les plus belles femmes du monde, de Laetitia Casta à Sophie Marceau, Isabelle Huppert, Adjani, Deneuve, Mylène Farmer, Emmanuelle Béart, Monica Bellucci, Naomi Campbell, Eva Green, Charlotte Rampling, la famille Gainsbourg, etc, etc,… Mais ce sont ses photos de danseurs et danseuses de l’Opéra de Paris qui sont exposées à Deauville. Elles déploient leur fulgurance graphique en plein air dans d’immenses cubes. Une beauté à couper le souffle.
Jean-Marie Périer, lui, est chez Christie’s avenue Matignon à Paris avec ses historiques portraits des Beatles, des Stones, de Johnny (Hallyday), Sylvie (Vartan), Françoise (Hardy), Jacques (Dutronc) Sheila, Yves Saint Laurent, etc, etc… publiés dans les tout premiers magazines pour « djeuns » créés par Daniel Filipacchi, « Salut les Copains » et « Mademoiselle Age Tendre ». De la préhistoire. Jean-Marie raconte : « Daniel m’avait dit : « Tu fais ce que tu veux, on veut les yéyés en photos marrantes pour placarder en poster au-dessus du lit des gamins » Il ajoute : « Il n’y a aucune limite budgétaire ! » Franchement, à l’époque, l’argent n’était même pas un sujet ! » C’étaient les sixtie’s, on shootait en France, sur les lieux des tournées, on bricolait mais il fallait des idées… Ca n’étaient pas encore les coûteux délires de photographes mégalos des années 80. La grosse dépense, celle qui faisait la différence, c’était le tireur photo, il y avait des maîtres, hors de prix. Et quand Isabelle Huppert barrait ses cernes au stylo sur « le tirage papier », ça coûtait 8000 ou 10’000 francs au journal. Il fallait refaire un tirage qui éclaircissait plus le teint. Impitoyable Huppert, déjà.
Béart en une de « Elle » : une certaine idée du sex-appeal
Les années 80, les années top models, Sylvie Lancrenon les a bien connues. Equipes pléthoriques, assistants en nombre, voyages au bout du monde, en business, matériel hors de prix à louer et qu’on n’utilisait pas, finalement (!). C’étaient les années pub. Mais il y avait, il faut l’admettre, une folle inventivité photographique.
Pourtant, en 2003, c’est sans accessoires qu’elle réalise – improvise - la couverture-phénomène de « Elle » : Emmanuelle Béart nue sortant des flots. L’actrice a 40 ans, et à l’époque on choisit plutôt des post-ados de 40 kilos pour « faire la couv’ ». Anne-Marie Périer (la sœur de Jean-Marie) décide de la mettre en une de son magazine. En 24 heures, plus un numéro dans les kiosques ! Tous les mecs se sont mis à adorer « Elle », ses pages mode et ses conseils beauté. « On n’oserait plus aujourd’hui faire une couverture aussi osée », murmure Sylvie Lancrenon. Désolant.
La photo, c’est aussi une Histoire
Aujourd’hui, tout le monde se prend pour un photographe, mais personne ne connaît ses classiques. Je me souviens d’une conversation il y a 5-6 ans dans une belle galerie parisienne du 6ème arrondissement dont les deux gérants, la trentaine, ignoraient le nom de Sylvie Lancrenon et de Jean-Marie Périer. Bon, ils connaissaient Bob Wilson… Depuis que le vintage est devenu un capital, surtout en photo, ils ont dû mettre leurs fiches à jour.
Et les « vieux » photographes à l’ancienne, ceux qui savent déceler un cliché « argentique » d’un cliché numérique, se sont mis à Instagram. Jean-Marie, 86 ans, est le plus prolixe : chaque jour il raconte une anecdote, un souvenir sur une de ses photos d’ « idole des jeunes ». C’est irrésistible. Mais on sent le regard désenchanté.
Créer une relation de confiance
Ca semble impensable mais dans ces années-là, il n’y avait pas d’attachés de presse, pas de « publicists », pas de directeur d’image, pas de « marketing », peu de concurrence. Quand il a réalisé ses immortels clichés des Beatles et des Rolling Stones (qu’il a suivi pendant plusieurs années), Jean-Marie ne parlait même pas l’anglais ! No problem.
Aujourd’hui, il faut un coup de chance pour réussir à bâtir une relation intime avec une célébrité. Sylvie Lancrenon a été photographe de plateau pour Lelouch, elle a une prothèse de jambe droite à cause d’un cancer des os à 17 ans. Ce vécu lui donne une intuition, un regard direct et intègre que perçoivent les stars, si vulnérables. A elle, elles se livrent. Et ça se voit sur les photos.
Avec sa photo du jeune Alain Delon, 28 ans, rachetée par Dior pour « Eau Sauvage », Jean-Marie Périer a touché le jack-pot. Photographe de Salut les Copains, il profitait de la maison de Saint-Tropez pendant le tournage de « La Piscine » de Jacques Deray avec Romy Schneider. Il s’est juste amusé à vérifier la photogénie de Delon, pas encore star en 1966. Cinquante ans plus tard, en 2015, Dior publie la série de clichés… en gommant la cigarette ! S’ils ont perdu une certaine idée de la culture générale et de la transgression, les chefs de pub savent reconnaître la beauté pure, ouf.
Un délicieux parfum de liberté
La beauté pure est indémodable. Et pourtant, on sent que ces photos datent d’un autre siècle. L’insouciance des Sixties, le no-limit des années 80, le sex-appeal du début des années 2000 leur confère un parfum d’interdit. Et ça fait envie.
« Danse » par Sylvie Lancrenon, expo en accès libre jusqu’au 6 septembre 2026 à Deauville Sports Images Festival
« Jean Marie Périer, les belles années » expo jusqu’au 28 août 2026 en accès libre chez Christie’s, au 9 av Matignon 75008 Paris