© Institut Français d'Autriche

 Le beau Danube bleu, le blond, le vert canard, le rose pâle

(on vous l’assure !)

 

Une lettre écrite depuis la France. À quelques milliers de kilomètres des bateaux. À l’heure de tous les cris, de tous les manques, de toutes les crises, la rivière se terre dans son sédiment comme une bête moribonde dans un buisson.

 

Abîmée, blessée.

 

On ne voit plus ses eaux et cette absence la révèle. On ne pense plus qu’à elle.

Ne pas prendre soin d’une rivière, c’est faire disparaître ses souvenirs, son langage, sa mémoire et petit à petit, son identité. Et la rivière est là pour nous le rappeler. Cet été, pendant que le feu tire la couverture à lui, le Danube exhume petit à petit ses souvenirs : vestiges de bateaux nazis, squelettes de mammouths, ponts antiques... Le passé, lucide mais imprévisible, nous rattrape au grand galop.

Les rivières parlent d’une voix claire. Si l'on veut "sentir" notre époque, se rendre dans les cours d'eau est un excellent point de départ. Prêter l'oreille à la Loire, au Rhin, au Danube et à tous leurs chevelus de ruisseaux, ils murmurent nos propres aveux.

 

Vient la réaction. La colère a toute sa place. La tristesse est légitime. L’angoisse monte d’un cran.

Nous naviguons sur les ruines d’un monde abasourdi par la rapidité de sa propre destruction.

Et dans cette étape décisive pour l’avenir de l’humanité, des informations fallacieuses sont larguées sans complexe à travers les écrans noirs surchauffés. Mensonges et détournements de responsabilités, images angoissantes et paralysantes. Les vautours de la presse réactionnaire rôdent autour de carcasses esseulées dont il reste encore un souffle ou deux.

Résister à la peur. Résister à la tétanie.

 

Si le courage est porteur de nouvelles histoires et, peut-être, d’une vie meilleure, il ne peut être exercé en solitaire. Il demande à faire groupe, à être pouponné, nourri encore et encore.

Par la justice, l’amour, la beauté, l’humour.

 

Car il y aura toujours une fiente de pigeon sur le nez de ces statues à l’effigie des colons et des rois. Des plantes volubiles pour recouvrir les vieux édifices guerriers.

Nous vivons une attaque sans précédent contre notre attention, notre langage, nos savoir-faire. C’est l’heure de lever les boucliers et de lutter contre la sidération. Nous avons besoin d’alliances avec les peuples de l'eau. Et de belles histoires, celles qui existent déjà.

 

C’est l’essence de BatoLabo. Faire la part belle à ce qui existe aux abords de ces fleuves et de ces rivières.

 

Les appeler, les convoquer, les traduire (en essayant de ne pas les trahir).

 

Souligner le lien, entre les sciences, entre les gens. Tout cela avec une pratique, une poétique de la lenteur et de l’attention.

 

Pour être honnête, ces dernières sont parfois mises à mal ! Par ces choses de notre vie d’humain·e qui capturent autant qu’elles rassurent : un calendrier, une échéance, un projet.

 

On essaie !

© Institut Français d'Autriche

Les actus

Actuellement, les bateaux sont en Hongrie. Nous les retrouverons le 4 septembre !

 


L’équipage, lui, se repose, écrit, relit, prépare la suite.

 

  • Nous vous donnons rendez-vous le 30 août, de 15 h à 18 h, à la guinguette plage de Saint-Cyr-sur-Loire. Sur invitation du P’tit Monde et dans le cadre du festival Peuple de Loire, nous parlerons de cette première étape de la navigation, de notre démarche, des rencontres. Au grand plaisir de vous y retrouver.

 

  • Prochaines escales : 06.09 Budapest ; 10.09 Baja ; 16-17.09 Novi Sad ; 20.09 Belgrade ; 11.10 Rusé ; 21.10 Galati ; Fin octobre : Delta du Danube

Notre dernière lettre, La Transhumance rhénale (oui, c’était un jeu de mots, une occasion rêvée pour nous de rapprocher ce qui draine et circule dans les corps — humains, territoires…), s’est arrêtée à Mayence. Voici quelques lignes qui témoignent de notre vécu sur le Main et de cette première étape danubienne. Un peu de dedans, de dehors, de la vie de l’équipage et des images, bien sûr.

 

Passau, à la confluence des trois rivières

« Si tu devais te présenter, à quelle rivière t’identifierais-tu : l’Inn, le Danube ou l’Ilz ? »

C’est une question que peuvent se poser les riverain.e.s de Passau, au cours d’une discussion, tant la place qu’occupent ces trois cours d’eau dans cette ville est frappante. Au-delà de la situation géographique, cette question révèle une certaine proximité des habitant.e.s avec les rivières, jusqu’à s’identifier à elles. Mais surtout, cette question témoigne d’un comportement spécifique qui est propre à chacun de ces trois cours d’eau :

 

- L’Inn prend sa source dans les massifs alpins suisse avec un courant si fort qu'il peine à se confondre avec le Danube charriant ainsi des sédiments sableux provenant des montagnes (les deux tiers de son parcours traverse l’intérieur des Alpes) ce qui lui donne une couleur gris-clair.

 

- Le Danube bleu (long de 50km de plus que l’Inn) prend sa source dans la Forêt-Noire et, sur cette partie du fleuve, est dédié à la navigation pour le commerce, les croisières et la plaisance marquant une ouverture vers l’extérieur mais tournant le dos aux habitant.e.s de Passau.

 

- L’Ilz, quant à lui, prend sa source dans la montagne Großer Rachel qui n’est pas soumise à une activité glaciaire (comme les deux précédents). L’eau provient des tourbières et traverse la forêt bavaroise ce qui lui donne une couleur tannique ainsi qu’un courant plus paisible et un lit plus étroit, laissant place à des usages plus récréatifs.

À ce titre, Passau (« la ville aux trois rivières ») montre à combien il est pertinent de comprendre un territoire au regard du comportement des fleuves et des rivières qui le traversent. Si les riverain.e.s ne s’identifient pas systématiquement à ces cours d’eau, ils conditionnent des usages, des activités, des mémoires, des expériences … vecteurs d’attachement et de lien social mais aussi de conflits.

 

La grande inondation de 2013 en est un des témoins. Alors que la ville de Passau peut être présentée comme étant fracturée entre une population locale et une vie étudiante intermittente, au moment de cette catastrophe, la communauté étudiante s’est mobilisée avec réactivité en construisant un réseau de solidarité dans la ville pendant et après l’inondation, palliant en partie l’intervention des autorités publiques. Les étudiant.e.s ont alors changé de statut à la suite de cet événement aux yeux de la population locale. Ce ne sont plus seulement des jeunes qui font la fête et qui restent dans un entre-soi mais des acteurs à part entière du territoire. Comme quoi, le comportement des cours d’eau peuvent influencer les liens sociaux au sein même d’un territoire.

 

Alors qu’il est difficile à ce stade, de pouvoir restituer la richesse des témoignages et des récits collectés au fil de l’eau, notre passage à Passau souligne d’autant plus l’intérêt d’apporter une analyse sur nos sociétés depuis les cours d’eau et leur santé dans un contexte où les enjeux autour des fleuves et des rivières se font d’autant plus ressentir par l’actualité brûlante.

 

 

Un laboratoire artistique

 

 « L’aigrette et le blaireau » : on se rencontre aussi sur scène

Performances à Passau et Vienne, trame - mise en scène et musique par Chloé de BatoLabo, avec l’équipage BatoLabo et les artistes complices : Daphné Achermann, danse ; Fiston Mwanz Mujila, poète ; Tatiana Paris, musique ; Franziska Füchsl, poétesse.

© Institut Français d'Autriche

À Passau et à Vienne, nous avions prévu des parades flottantes sur le bateau à destination d’un public à quai.

 

Comment faire participer de concert à la fois l’équipage, les artistes permanent.e et invité.e.s du bateau -arrivant à peine quelques heures avant la performance- ainsi que des artistes locaux -arrivant quelques demi-heures voire minutes avant !- le tout dans une même forme spectaculaire, dans cet écrin de bois avec sa scène amovible, évidemment soumis au bon vouloir des nuages ?

 

C’est toute la question de ce laboratoire artistique flottant avec une team BatoLabo habillée des magnifiques têtes de blaireau et d’aigrette de Loire -les costumes du carnaval de Rochecorbon pardi !- et de costumes chatoyants.

 

L’idée a été de créer une forme dramaturgique adaptable selon les artistes présent.e.s et dans laquelle l’équipage se meut pour habiller le bateau de ses plus beaux atours, de fanions, de tissus, suivant une trame musicale, pré-définie et adaptable, afin de créer les conditions propice d’une confluence avec les mots des poètes et poétesses des rivières.

 

L’idée c’est de se rencontrer sur scène, laisser la place à l’imprévu le temps d'un spectacle.

 

Et cela est possible grâce à la générosité des équipes co-organisatrices en amont, à Passau Véronique Coiffet et l'équipe de l'Université ainsi qu'une communauté d'habitant.e.s plus que motivé.e.s ; à Vienne l'Institut Français avec une équipe prête à affronter un dédale administratif pour faire venir et amarrer un gros bateau sur le canal, ne serait-ce que quelques heures...

 

 

A Passau, Daphné Achermann, danseuse de Bréhémont à la croisée du contemporain et du butoh et Chloé à la voix, harpe celtique et machines, dessinaient les contours de cette scène flottante, qui viendraient accompagner et dialoguer avec les mots du poète congolais Fiston Mwanza-Mujila.

 

Ce poète, vivant à Graz en Autriche, déclame, performe, rit en allemand, en français et en dialecte congolais. Il faut dire que Fiston a une palette de cinquante rires différents à son actif ! Et nous voilà transporté.e.s par ces mouvements, ces notes et une déclamation saisissante et puissante, qui parle tout autant du lourd passé colonial du fleuve Congo que de la nécessité d’écrire un autre monde avec nos rivières :

 

« Une belle planète. Construisons une nouvelle planète, une planète remplie de lumière, une planète remplie de poésie. »

 

© Institut Français d'Autriche

© Institut Français d'Autriche

A Vienne, c’est la musique avec Tatiana Paris, guitariste de musique expérimentale et jazz de Rochecorbon et Chloé, et toujours l’équipage costumé, qui rencontraient en direct sur scène -presque littéralement- la poétesse Franziska Füchsl et dialoguaient avec sa déclamation rythmée, joueuse, mélodique :

 

« I bi bam Bo ! Je suis le ruisseau. »

 

Franziska écrit et déclame en allemand et en dialecte autrichien -les dialectes sont des multitudes de langues à part entières, vivantes et diverses sur tout le territoire autrichien-.

 

Elle a grandi près de la rivière Mühl et, dans son rapport, à la rivière sont entremêlés des souvenirs d’enfance, de jeux, de rire, de son lien avec sa grand-mère mais aussi de questionnements sur la mémoire du lourd passé collaborationniste, passé encore tu dans les familles, contrairement à ce qu’on se raconte dans la “grande” Histoire.

 

Elle parle aussi du rapport à l’eau, de cette flottaison qui n’est pas seulement douceur mais peut aussi être violente et chambouler les corps et les esprits.

 

 

 

On peut le dire, jouer sur un bateau ce n’est pas le choix de la simplicité normée d’une boîte noire : entre le long temps d’installation du bateau, l’arrivée des équipes et les réglages, comme d’habitude BatoLabo n’a pas le temps de niaiser.

 

Entre des suées dans les chaleurs accablantes, des bugs forcément imprévus -comme le veut par essence la tradition des bugs-, leurs résolutions juste à temps et le top départ : ça vaut le coup parce que Wah ! Sacrées belles rencontres !

 

Dans cet instant suspendu, inédit ensemble, avec les équipes locales organisatrices, avec le public, aussi invité à témoigner sur sa relation aux rivières, on écrit quelque chose ensemble. Dänke, merci à ce beau bato pour ces moments précieux sur les cours d’eau.

Pour 2026, le cycle de performance est achevé mais pour la navigation à venir, des dialogues artistiques viendront ponctuer les escales et ce, en vue de nouvelles formes pour le retour navigant de 2027. Et aussi 2028, même si ça paraît loin, on en parle déjà et on a hâte de le partager avec les ami.e.s de rivière, de Loire et d’ailleurs.

 

 

 

 

 À l'eau !

Depuis notre dernière missive, nous naviguons sur le Main et le Danube, deux routes fluviales prises dans l'étau de la rentabilité. Barrages, écluses. L’hégémonie du transport et de l’énergie. La vitesse et l'efficacité.

Des réalités économiques, ouais. On voit circuler le blé, les produits raffinés, le métal, le sable, les déchets et les touristes. 

Et dans les marges de ces voies d’eau marchandes, d’autres tentent de se reconnecter à ce monde aquatique et polysensoriel.

 

Par la baignade, la pêche et (plus rare sur le Danube), la navigation à la voile. Une présence physique qui crée l’attention, la connivence, qui reconnecte les atomes. Le Danube a ce qu’il faut de couleurs, de matières, de textures, pour ramifier notre imagination et nous permettre de bricoler une manière d’être humain du 21ème siècle, une façon d’être en présence, de se laisser toucher et traverser.

Nous sommes assommé·e·s par ce chapitre incandescent de notre vie, celui qui porte le triste nom “été 2026”, teaser du siècle à venir, épitaphe incomplète de notre défaite en cours. Difficile d'écrire sur la joie, la beauté, la douceur, alors que des milliards d’êtres vivants se sont éteints dans les flammes, alors qu’une autre loi Duplomb voit le jour et que l’on se sent, plus que jamais dans une forme d’impuissance et d’injustice.

Dans ces cas là, revenir à la base. Retrouver des points de contact.

 

Toucher et être touché.

 

Toucher le bois, les cailloux, l’eau et les feuilles. Esthétiser chacune de nos rencontres. Le faire avec récurrence, tous les jours. Notre peau est notre mémoire, notre liminarité, notre porte d’entrée vers la rive, le plaisir, la création. Notre relation à l’autre est anesthésiée. Elle semble s'effriter par trop d’absence au monde. Est-ce un symptôme, une conséquence ?

 

Alors, tous à l’eau, à la terre, à la forêt !

 

Ça nourrit le rêve et l’envie. Et c’est le ciment de la lutte. Car une lutte écologique et sociale, sans cette sensibilité à l’autre, c’est un peu comme une tartiflette sans fromage. Pas très convaincante.

 

Aux réponses pseudo-pragmatiques, BatoLabo active une autre réponse, celle de toucher, être touché, pour re-mycorhiser avec attention le sol asséché de notre humanité.

 

Carnet de bord invité

de Guillaume Mézières

© Institut Français d'Autriche

Pour retrouver la Fillonnerie à Vienne, il fallait faire un coup de métro et trouver le canal qui conduit le Danube à travers la ville. Sur le plan fluvial, pas de dépaysement, c'est un canal, une tranchée en pierre entre deux routes et sur les berges, la version viennoise de la guinguette. Depuis le parapet, on voit un guirouet, et voilà la Fillo, enfin son mât, en habit de fête pour la soirée viennoise. En fonction des trains il est possible de louper une grande partie de la soirée alors peut-être que d'autres pourraient la raconter. De ce point de vue retardataire, on ne saura juste qu'il faut faire attention en arrivant dans l'aventure BatoLabo parce qu'on peut t'embarquer dans un spectacle dans le temps d'une dépose de sac, et voilà qu'on porte des paillettes sur la tête maintenant.

 

En arrivant en retard on échappe aux paillettes mais on peut quand même tomber sur Lucas qui mène un entretien ethno-socio-fluvio tout en surveillant un jeu forain où l'on doit lancer des pare-battages dans des trous, quand les pare-battages n'ont pas été réquisitionnés par des enfants avec le sens particulier de la propriété qu'on leur connaît, à Vienne comme ailleurs. C'est une digression. Le reste de l'équipage permanent est alors en pleine conférence sans sous-titres et après une journée de train on peine à trouver l'énergie pour angliciser l'oreille et s'immerger dans les droits de la nature (Rechte der Natur !) alors que « ein Bier bitte, danke schön » ça ok.

 

Bon.

 

Le temps d'arriver et de retrouver des capacités sociales, la conférence est finie, c'est applaudi et voilà que Camille de Toledo apparaît en très gros plan et en grandes dimensions sur la toile du hunier. Du parapet on voyait désormais cette tête gigantesque flottant au-dessus d'un public en transat pour livrer son message. Le message était en substance : la reconnaissance de droits à la nature est une lutte qui se mène aussi dans l'enceinte du parlement européen. Là-bas le moral est bon. Ensuite on verra le film de Simon Serna avec l'émotion de voir la Fillonnerie raconter son monde ligérien sur les berges d'un canal urbain. Ce soir-là l'équipage de l'Institut français qui invite et entre les bars lounge avec brumisateurs et l'embarcadère du City Liner (on y reviendra à celui-là), la guinguette en bois choisie pour la soirée rencontre bien le BatoLabo. On partage un toast, des remerciements et les restes d'un buffet sous la forme de bretzels qui pourraient très bien rejoindre le delta du Danube s'ils réussissent à continuer à se faire oublier dans le four-placard de la Fillo. Ce soir-là on dort à Vienne même contre les pierres du canal, habité ici comme ailleurs par le peuple des marges urbaines, buveurs et dormeurs, la vie toujours sur les rives. Ce soir-là on renouvelle aussi l'équipage et voilà que les salutations de bienvenues croisent les effusions du départ. Pour l'équipage au long cours, on continue et on recommence.

 

BatoLabo continue de descendre le fleuve et recommence un passage d'écluse. Bien qu'il s'agisse cette fois de la prendre à contre-courant pour aller chercher Renée qui n'a pas participé à l'excursion urbaine. Expérience de la remontée, de sa lenteur sur la note d'un très haut régime moteur. On se dit qu'il faudra trouver un remorqueur pour remonter la Fillo l'an prochain. L'écluse c'est une des dernières avant le delta, c'est le numéro... 400 et quelques ? Allez savoir. Iels vous diront combien d'écluses passées depuis Orléans. Iels vous chanteront le son d'une écluse et vous raconteront celles qui s'ouvrent, celles qui se lèvent, celles qui se coincent, celles qu'on manipule soi-même et celles qui nécessitent d'appeler un éclusier. Celle de Vienne est du genre gigantesque, dans l'esprit de l'écluse de Fessenheim qui vous écluse sur vingt mètres de hauteur. Celle de Vienne fut du genre relou parce que la Fillo ça sort un peu du cadre formel de l'éclusage de bateaux de croisières, cela nécessite un peu de souplesse et de bonne volonté. On a testé sans l'une et sans l'autre. Une éternité à devoir changer de point d'amarrage jusqu'à ce qu'un accord soit trouvé avec la tour de contrôle, la vue d'en haut dû être amusante, une éternité d'éclusage derrière les pots d'échappements du Prima Donna, genre de méga bateau-mouche danubien, gros taon, mouche à mazout. Des bateaux en croisières on en croise tant et tant sur ce fleuve, toujours avec des noms ancrés dans des imaginaires de parfumeurs, « Infinie beauté », « Soleil d'émeraude », « Princesse diamant » (on serait surpris de croiser un de ces gros machin à trois niveaux full transats qui serait baptisé « mon petit bibou » ou « sacré Lulu »).

 

Et, à intervalle régulier on croise le City Liner, le revoilà. City Line, le concept c'est de relier Vienne Bratislava en à peine une heure. Sur les Internets, il est écrit qu'il peut faire du 85 km/h, sur l'eau, on le redoute. À Vienne, il avait fallu lui demander de ralentir dans le canal, idem sur l'eau : « Hallo City Liner from the french wooden boat, please mind the boat hein ? » Hasard du trafic fluvial on peut croiser simultanément une méga-barge montante de plus de cent mètres et le City truc qui descend au ralenti mais c'est déjà trop. Alors on voit les vagues chercher à rentrer dans le salon de la Fillonnerie. Voilà la circulation danubienne passée Vienne, deux rives empierrées et un chenal pour transporter du fret et des croisiéristes plus ou moins pressés. Pensées pour les vivants du fleuve qui subissent les remous jour et nuit. On ne se repose pas dans le Danube ou alors on s'y fixe. Quand il s'est agit de nous fixer pour la nuit, il fallut trouver un bras mort avec un peu d'eau et mettre une ancre à l'avant, une à l'arrière, un amarrage sur un saule à tribord, l'ancriaud et l'ancre de Renée dans le sable à babord. La Fillo en mode araignée. Quand le gros bateau passe il y a d'abord l'aspiration et tout semble devoir partir en siphon vers le fleuve puis c'est le mascaret à trois temps, trois vagues. Et la nuit reprend. Alors on regarde Marine trafic pour voir quand passera le prochain bateau et ce foutu City Liner.

 

Dans un bras mort, à Orth, on s'amarre sur un ponton rouillé. On mange bien, et même très bien. La nuit est calme, lumière des frontales braquée sur la disco ball, Danube scintillant. Au matin on rencontre le propriétaire des lieux, Martin (ça se prononce Martine), charpentier sauvage. Avec sa compagne Sabine, Martin a construit des bateaux danubiens, le genre de bateau qui servaient aux pirates turcs et à n'importe qui d'ailleurs. Eux deux ont aussi bâti à la main un bateau-moulin dont il ne reste rien depuis la dernière crue.

 

Ce jour-là, Martin en fait du petit bois de son bateau-moulin. Et il raconte ses meilleures blessures, les échardes qui traversent la main, les fractures et on grimace de ces hauts faits de la douleur sur le chantier naval. Son chantier et son rapport à la bricole feraient de belles rencontres en milieu ligérien, on imagine Martin visiter Patrick Leclesve et ça ferait des étincelles. Sur le fleuve aux dix nations, Martin à l'air seul avec ses bateaux en sapin brut. Pas d'associations, de PCI, de communauté batelière. Au milieu des roseaux et des décombres de son bateau de patrimoine auto-produit désormais détruit, Martin semble naufragé. On lui propose de l'aide pour bouger les restes du moulin, c'est non, ce sera plus simple de faire seul que de devoir expliquer à des gens les choses à ne pas toucher, les endroits où mettre les bouts de bois, les... bon c'est plus simple de faire seul et oui, définitivement, Martin ferait de belles rencontres avec quelques pirates du bassin versant de la Loire.

 

La Fillo repart, s'arrête à Bratislava où elle est accueilli par des bateaux de location avec grosse motorisation qui viennent bourdonner en rond à nous en abîmer la Renée et repart après un jour de relâche, le temps de rencontrer le représentant local de l'Institut français qu'on accueille avec un repas de qualité ambassade. On laisse ici Emmanuel Schlichter (Rechte der Natur Ja!) qui part en éloquence dans un toast généreux. Le voyage reprend à travers la Slovaquie sur le lac réservoir du barrage de Gabcikovo. La Fillo sur une petite mer baignée de lumière. Envol de goélands autour des îlots et souvenir de Renée qui touchait l'océan à Saint-Nazaire l'année dernière. On contourne le barrage par un canal à la géométrie toute humaine, un couloir direction Est Sud-Est. Comme le vent tiens. Voilà la Fillo toilée, mât relevé, on glisse en douceur. La vie se fait délicieuse.

 

Arrive l'écluse de Gabcikovo sur l'horizon, l'avant-dernière avant la mer Noire. On affale et on s'annonce, l'écluse annonce la visite de la police. Entre ce moment et l'autorisation de passage de l'écluse, quatre heures, peut-être cinq, vont mettre le BatoLabo aux prises avec la détermination d'un policier slovaque. On mobilisera trois langues, tous les téléphones et quelques comptes chat GPT pour déterminer si oui ou non la résolution 40 du code de traité sur la navigation danubienne peut réellement mettre fin à l'aventure, c'était en jeu. Sur la Fillo on appellera la personne de l'Institut français qui connaît quelqu'une qui connaît quelqu'un au port de Bratislava. Côté policier, deux agents passeront ces longues heures en scrollant sur leur téléphone. Le chef, lui, fait des aller-retours, s'absente pour s'allonger sur sa banquette et négocier longuement au téléphone avec un interlocuteur sans doute le type du port invoqué par l'Institut français.

 

Lucas passera cette interminable contrôle à maintenir le bateau-flic qui n'a pas réussi à comprendre comment s'amarrer au bateau-PCI. Un alcootest et deux tests salivaires seront prodigués à capitaine Samuel. La taille des francs-bord à l'avant (36 cm) étant insuffisante, on proposera d'enlever le pont pour rajouter de la hauteur. Finalement, c'est sur l'absence du drapeau slovaque que se conclura la rencontre, sur une amende de 150 €. Selon l'Institut français, la Fillonnerie serait tombée au milieu d'une querelle diplomatique franco-slovaque qui nous fait une belle jambe. On repart. L'écluse est gigantesque, encore plus grande que la précédente. On la déteste.

 

De ce point de vue passage, l'aventure s’interrompt deux jours plus tard en Hongrie, à Esztergom qu'un livre décrit comme monumentale, froide et morte. C'est vrai que la basilique a quelque chose d'un peu enflé mais c'est exagéré. On y est bien accueilli par Attila et son petit-fils de quinze ans qui parle anglais et négocie comme un chef tandis que son Attila de grand-père rit comme un bel ogre et lui donne parfois une taloche à l'arrière de la tête. On aime le duo comique et la marine qui gardera la Fillonnerie pendant les six prochaines semaines. Une estive à l'arrêt avant de descendre vers la Serbie où le Danube fait frontière avec la Croatie. On imagine tomber là-bas sur du zèle policier, des réglementations libre d'interprétation et des enjeux diplomatiques. Il y aura eu l'entraînement slovaque. Dans une dernière journée de navigation, la Fillonnerie fut heureuse et Renée libérée de son amarra pour jouer à la rame dans le Danube. Les navires de croisières se firent rares, le City Liner n'a pas dépassé Bratislava et poursuit plus haut son brassage fluvial à grande vitesse. On fit de la voile d'exception en portant comme un fanion la voile au tiers de Renée sur le mât de la Fillo. On trouva du plaisir à défaut de vraiment naviguer par vent travers, la dérive était douce. On lui souhaite une descente heureuse quand viendront les retrouvailles.

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