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La porte de Thilini

 

Sur la porte de la cuisine, il y avait un panneau.

Thilini l’avait écrit elle-même, en français et en cinghalais : interdit d’entrer. Elle avait dix ans.

Pendant des mois, dans ce petit appartement attribué à sa famille en Bretagne, elle a tenu cette porte ; parce que, derrière, elle cuisinait.

Une omelette épicée de son Sri Lanka natal, un kouign-amann breton, et surtout des recettes à elle, mélangées, que son père lui demandait sans cesse de lui apprendre et qu’elle refusait de livrer.

Son secret. Son territoire.

J’ai passé un an et demi à rencontrer dix-huit enfants comme Thilini, des enfants en demande d'asile, accompagnés de leurs parents, qui vivaient en Bretagne pendant l’examen de la demande de leur famille. J’étais venue, au départ, étudier ce que « chez-soi » voulait dire pour eux. J’ai fini par comprendre autre chose : ces enfants ne subissaient pas leur situation. Ils l’analysaient, et ils agissaient. Encore fallait-il leur laisser la place de le faire. (Les prénoms cités ici ont été modifiés ; ce sont ceux de ma recherche.)

 

Je ne suis pas arrivée à ce sujet par conviction. J’y suis arrivée par frottement avec le réel, dans des organisations où tout semblait pourtant fonctionner correctement.

 

En 2009, je suis partie travailler dans une zone de conflit pour une ONG. J’avais des outils, un mandat et la conviction que les droits de l’enfant étaient une boussole fiable. J’y ai vu, très vite, des enfants de huit ou neuf ans produire des raisonnements politiques précis sur leur propre situation; des analyses articulées du monde dans lequel ils étaient pris. Peu de personnes autour de moi les prenaient au sérieux comme producteurs de pensées. On les écoutait comme témoignage, comme image, comme appel à l’attention internationale. C’est cette asymétrie-là, plus que la souffrance elle-même, qui m’a tenue éveillée pendant des années.

 

La protection, telle qu’elle est pensée par les institutions humanitaires, est un cadre à la fois puissant et limité. Elle suppose qu’il y a, d’un côté, des adultes qui savent ce qui est bon pour les enfants, et de l’autre des enfants qu’il faut mettre à l’abri. C’est nécessaire, parfois urgent. Mais c’est insuffisant.

J’ai vu, à plusieurs reprises, des projets bien intentionnés produire des effets qu’ils ne voyaient pas : ils décidaient à la place des enfants, traitaient comme acquises des connaissances qu’il aurait fallu aller chercher auprès d’eux, confondaient protéger et réduire au silence.

 

J’ai donc très vite travaillé la défense des droits en parallèle. La Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE) pose une chose essentielle : les enfants sont des sujets, titulaires à la fois du droit d’être protégés, du droit d’être entendus et du droit de participer aux décisions qui les concernent. Ces trois dimensions ne se hiérarchisent pas, elles vont ensemble. Mais les droits aussi peuvent être instrumentalisés. La CIDE est ratifiée, les principes sont affichés, on organise des consultations qui ressemblent à de la participation sans en être. La différence entre un cadre qui transforme réellement les rapports et une case dans un rapport d’activité ne se voit pas sur le papier.

 

traduction : J'ai le droit d'apprendre

C’est ce qui m’a conduite vers un troisième déplacement : travailler la mise en œuvre concrète de cette participation, sur le terrain, avec les enfants et les équipes; chercher ce que produit réellement un cadre quand il est tenu sincèrement. Ces questions ne se laissent pas trancher en théorie. Elles demandent du temps, et un terrain. C’est ce constat qui m’a conduite vers la recherche : non pour quitter le terrain, mais pour comprendre ce qui résistait, depuis le terrain.

 

J’ai fait ma thèse à l’Université de Bath (Grande-Bretagne), sur ces enfants invisibilisés du système d’asile français : accompagnés, pas isolés, donc hors des radars institutionnels- ni mineurs isolés, ni en danger immédiat au sens légal. Des enfants que le système ne voyait pas, parce qu’ils ne cochaient aucune case d’urgence.

 

La méthode que j’ai construite avec eux tenait dans un déplacement simple à énoncer, exigeant dans ses implications : ne pas les interroger selon mes catégories, mais leur permettre de produire les leurs. Cartographier eux-mêmes leurs espaces. Nommer ce qui les soutient et ce qui les écrase dans les institutions qu’ils traversent.

Thilini, avec sa porte et ses recettes, me montrait comment on fabrique du chez-soi quand on ne maîtrise presque rien. Aurora, onze ans, cachait dans une boîte au fond de l’armoire ses dessins et les mots de ses amies, et co-écrivait avec moi l’histoire d’une enfant demandeuse d’asile à qui elle refusait, délibérément, de donner un prénom. Ce que ces enfants ont produit depuis cette position, leurs analyses, leurs cartes, leurs récits,  n’aurait pas pu être produit autrement. Ce ne sont pas des illustrations attendrissantes. Ce sont des analyses. Et elles sont produites depuis un endroit que les institutions ne savent souvent pas lire.

La socio-anthropologie de l’enfance documente ce champ depuis quelques décennies. Elle analyse comment les sociétés construisent la place des enfants, comment les rapports entre adultes et enfants se reproduisent dans les institutions, comment les enfants agissent dans les espaces qu’on leur laisse, ou qu’on leur refuse. Ce champ existe, il produit des connaissances solides.

 

En France, il reste peu structuré et peu visible. Ce n’est pas anodin. Nos cadres organisent l’enfance autour de deux pôles: protéger et éduquer. Ces pôles ont leur légitimité, mais il me semble qu'ils maintiennent l'enfant en position d'objet d'une intervention adulte. Même dans les organisations les plus avancées sur les droits, souvent la participation reste encadrée, filtrée, traduite. Et cette configuration traverse des structures qui ont pourtant déjà fait le travail politique sur d’autres rapports de domination. Il y a là un retard réel. Il dit quelque chose de la profondeur de ce rapport-là, le plus ancien, peut-être le plus invisible.

 

 

De là est né Le cercle des éléphants

 

Pas dans une logique d’ajout participatif, pas dans une meilleure inclusion des enfants dans des dispositifs existants mais dans un déplacement plus profond : repenser la place de l’enfance comme question politique, sociale et épistémologique à part entière.

 

Ce travail est né de deux trajectoires qui ne se recouvrent pas. D’un côté, une pratique longue de la coopération et des dynamiques collectives, c’est Tanguy Hoanen, fondateur de l'Escargot Migrateur (cf. la newsletter de septembre 2025). De l’autre, le trajet international et académique que je viens de vous raconter, c’est moi. Ces deux angles ne s’additionnent pas. Ils se frottent, se corrigent, se déplacent mutuellement. C’est de cette friction que naît Le cercle des éléphants.

 

Ce déplacement, nous le travaillons en trois mouvements liés.

D’abord, nommer le rapport social qui structure la place de l’enfance dans notre société, c’est souvent là que commencent les choses, et c’est rarement là qu’elles s’arrêtent.

Ensuite, concevoir avec les structures que nous accompagnons des dispositifs où les enfants deviennent réellement partenaires : pas des consultations qui valident une décision déjà prise, des instances qui pèsent sur des arbitrages.

Et enfin, transmettre les grilles d’analyse, les cadres et les méthodes qui rendent ce travail reproductible chez vous, à partir de ce que vous êtes.

Ces trois mouvements s’appuient sur deux savoir-faire qui se nourrissent : la pratique des dispositifs coopératifs et de l’éducation populaire et l’expérience internationale de la protection et la recherche sociologique de l’enfance. C’est ce qui se transmet.

Des nouvelles du Cercle des éléphants

 

Depuis l’automne 2025, ce travail circule déjà : à Lannion, Paris, Rennes, en Guyane, dans un CADA et une collectivité bretonne. Et bientôt à Cluny avec La Chahutte, à Crest avec Archijeux, à Ramonville Saint-Agne avec Arto, et à Bordeaux avec Le Labo des cultures.

 

Partout, la même question revient : que se passe-t-il dans une organisation quand on cesse de penser les enfants seulement comme des personnes à protéger ou à éduquer, et qu’on commence à leur reconnaître une capacité réelle d’analyse et d’action sur le monde qu’ils habitent ?

 

Quelqu’une nous a écrit, après une session en décembre : « Cette notion de "care" est une dimension de l’enfance autour de laquelle je tourne depuis longtemps sans avoir pu mettre un nom dessus. Je pense qu’elle va m’accompagner maintenant. » C’est ce qu’on cherche : qu’un cadre nommé permette à des intuitions professionnelles, jusqu’alors flottantes, de se stabiliser et de devenir transmissibles.

 

Une question, pour finir.

Dans votre secteur, votre organisation, votre réseau : y a-t-il un endroit où la place des enfants est discutée autrement que comme question pédagogique ou de protection ? Et si oui, ou si non, écrivez-nous!

 

 

 Cinq sessions ouvertes sont d’ores et déjà prévues d’ici juin 2027 :


Et quatre sessions en préparation, pour lesquelles nous cherchons des partenaires d’accueil :

Si vous souhaitez les accueillir sur votre territoire, c’est le moment de nous écrire!

 

Enfin, un chantier qui s’ouvre pour 2027 : une nouvelle formation sur la mise en place d’un cadre de sauvegarde et de protection accessible aux enfants et aux jeunes personnes dans nos structures. Si vous souhaitez organiser une session sur votre territoire en 2027, contactez-nous.

 

Toutes les informations pratiques et les inscriptions sur cercledeselephants.org.

Nous continuons d’avoir besoin de soutien. De réseau. De portes que nous n'avons pas encore poussées.

Si vous avez lu jusqu’ici, c’est qu’il y a quelque chose dans ce que nous portons qui rencontre quelque chose de ce que vous portez.

 

Deux manières de poursuivre :

  • Si vous travaillez dans une structure et que vous voulez explorer une formation, un accompagnement, ou simplement avoir une conversation: écrivez-nous! Un mail suffit. Quelques mots. On reprend de là.

  • Si vous connaissez quelqu’un, une direction, une équipe, un réseau, pour qui ce travail aurait du sens, transférez-leur cette lettre. C’est, depuis le début, le canal qui fonctionne le mieux pour Le cercle des éléphants.

                                                                           

Merci d’être là, et vivement la suite!

 

                                                                           

Élise pour Le cercle des éléphants

 

Le cercle des éléphants

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