Canal du RhĂ´ne au Rhin, Ă Dannemarie près de Mulhouse. Les bateaux sont Ă l’arrĂŞt tout le mois d’avril. On devait passer, on ne passe plus. On attend. L’histoire est kafkaĂŻenne et donne un peu la migraine, en voici un rĂ©sumĂ©.  La France est traversĂ©e par plus de 4 000 km de petits canaux traditionnels, Ă©quipĂ©s de milliers de portes d’écluses. Ces vieux escaliers d’eau, qui fĂŞtent pour certains leurs 200 printemps, anciennes voies de commerce, sont un peu chancelants. Il faut dire que ces voies navigables sont aujourd’hui largement empruntĂ©es par la plaisance (nous ne parlons pas ici des grandes voies comme le Rhin, la Seine, le RhĂ´ne, ou le mĂ©ga-canal…). Et un canal, c’est comme une dentition, les Ă©cluses carieuses doivent ĂŞtre remplacĂ©es, les voies curĂ©es. Ça coĂ»te cher, ça prend du temps.  Tout commence par une porte d’écluse dĂ©fectueuse, Ă Illfurth, près de Mulhouse. Elle est reforgĂ©e en atelier. Jusqu’ici tout se passe plutĂ´t bien. Elle doit ĂŞtre acheminĂ©e jusqu’à l’écluse pour ĂŞtre repositionnĂ©e, et bien sĂ»r, une porte de 15 tonnes ne passe pas dans une Twingo. Un transporteur est en charge de la convoyer, s'ensuit une sombre histoire d’itinĂ©raire mal calculĂ©, un pont trop bas ou une porte d’écluse trop haute, ça ne passe pas. Le vantail est cassĂ© et il faut tout refaire.Â
 Nous sommes alors à Deluz et nous devons faire un choix cornélien : faire un long détour par le bassin parisien et la Moselle, ou continuer vers cette écluse sans porte, ce canal sans eau, et tenter de franchir l’infranchissable avec le soutien de Voies Navigables de France.  Une solution émerge chez VNF. Remettre le canal en eau, installer des batardeaux (planches pour remplacer les portes d’écluses). Après tout, le bateau n’est pas si gros. Et l’enjeu de tenir notre calendrier l’est bien davantage. On avance, on est confiant·e·s. À quelques jours du passage, la direction se désiste. Par souci d’équité. Pour ne pas créer de précédent. Soit. Alors on rebat les cartes. On les ressort surtout, on étudie les options. Ce n’est pas comme le réseau routier. Avec un bateau, il n’y a pas mille options pour rejoindre une destination. Il y en a trois en réalité : se faire gruter, rebrousser chemin ou attendre la réouverture et décaler la programmation pour le bateau. On réfléchit. On calcule. Passer par le canal des Vosges, celui de la Champagne puis la Moselle, attendre ou se faire gruter… Des ascenseurs émotionnels, des heures de doutes et d’attentes pâteuses. Résultat après moultes discussions : on attend. Comme un poisson entre deux écluses.  Pendant ce temps, nous maintenons en bons piétons nos rendez-vous à Strasbourg, avec la HEAR et à la MISHA (Maison Inter-universitaire des Sciences Sociales et des Humanités d’Alsace). Le projet ouvre grand ses ailes, à la fois sur les escales programmées et sur celles, spontanées, tout aussi riches et inattendues.  Et ce blocage raconte quelque chose. Une histoire d’eau, toujours reflet, toujours miroir. Celle qui montre la difficulté qu’ont nos récits mineurs, comme les nomme Camille de Toledo, à circuler librement dans les territoires. À notre bord, nous ne transportons ni turbines de centrales nucléaires, ni têtes de missiles, ni minerai rare. Rien de tout cela.  Les récits majeurs, eux, déploient une énergie considérable pour obtenir leur acceptation sociale. Ils nourrissent le grand monstre énergétique et militaire. Ils transforment les fleuves en gouttières marchandes, ils imposent leurs calendriers.  Les récits mineurs sont épuisés par tant d'épreuves, mais ils ont le fond de cale pour eux. Ils ont l’énergie collective, la puissance de la douceur. Ils ont la beauté, les fleurs, les saisons, et la possibilité de construire et de relier.
|
|
|
|
|
📷 l'équipe Liégeoise de l'ESA
|
HEAR de Strasbourg - dans le cadre du Festival du Rhin, des Fleuves et des Rivières
|
|
|
La première semaine d’avril, nous avons animé un workshop à Strasbourg, à la HEAR (Haute École des Arts du Rhin), qui a accueilli et orchestré ce rassemblement. Cinq écoles d’art étaient réunies, venues de Vienne, Liège, Gand, Hrazdan (Arménie) et Strasbourg.  Depuis notre départ de la Loire, nous parlons d’attachements aux cours d’eau, nous nous intéressons aux droits de la nature… Mais ce qui nous importe surtout, ce sont les manières de porter ces récits. Comment les faire circuler, comment les transmettre, comment les rendre sensibles, là où ils peinent parfois à trouver des oreilles attentives à ces sujets.  Nous avons donc testé un format. Plus évocateur, plus poétique, plus convivial qu’une conférence : le banquet.  Pendant quatre jours, 27 étudiant·es ont travaillé ensemble, accompagné·es par Chloé Löwy-Girardeau et Samuel Botreau (BatoLabo), ainsi que Marie Storup pour le design culinaire. Trois groupes se sont formés - scénographie, design culinaire, performance - et ont imaginé ce banquet comme un espace d’attention, de considération, de célébration de nos liens aux fleuves et aux rivières. Avec des matières, des sons, des gestes, des saveurs.  Au moment du repas, qui a réuni une centaine de personnes, des toasts ont été portés. Parfois presque solennels. Des mots forts, trempés dans les eaux du Danube, du Rhin, de la Loire, mais aussi dans celles de rivières d’Arménie, de Russie, de Belgique… Des paroles adressées aux rivières, aux humains. Des souvenirs, des souhaits, des revendications.  Merci aux étudiant·es pour leur engagement, leur humour, leur puissance d’invention. Merci à la HEAR pour l’accueil et l’organisation. Merci à toutes celles et ceux qui ont partagé ce moment. On se retrouve bientôt, à Vienne, à Liège, à Gand, ou sur un autre rivage !
|
|
|
|
|
Ho Deluz ! Port de notre hiver ! Accueil propice aux marinièr·e·s ! Joie et hospitalité débordantes ! Merci à toi, à tes habitant·es, d’avoir veillé sur les bateaux en notre absence (big up Rolf et Quentin), et d’avoir co-construit avec nous une fête de départ du tonnerre.  À nos côtés, nos hôtes de l’association Le Loup Vert, Baignade Critique, Juste Ici, et la MSHe ont bravé un froid sibérien et préparé la fête de village dans une ancienne imprimerie en bord de rivière. Avec une Cycliode venue de Besançon à vélo, un banquet, des visites du bateau, jeux l’après-midi, concerts de Löwy et de Casamène Crew, expositions, sérigraphie… et les premiers entretiens de Lucas Spadaro, Laure Nuninger et Cyril Masselot dans le cadre de l’enquête BatoLabo.  Nous étions très proches de l'essence même de ce que nous souhaitons concrétiser avec BatoLabo pour cette première escale Deluzienne, à savoir une grande convergence de pratiques et de récits, des habitant·e·s qui se rencontrent, qui fêtent, qui dansent. Une escale où l’on apprend, où l’on se dit que les temps sont moroses mais que la poésie et la convivialité ici ont fini par gagner.
De quoi prendre des forces pour la suite.
|
|
|
Lors de ces journées organisées à la HEAR, une question traversait les échanges : comment la fiction et le droit redéfinissent nos relations aux fleuves, et plus globalement les rapports des sociétés occidentales à la Nature ? La parole était donnée à des représentant·es de collectifs - parlements ou assemblées de rivières - à des démarches qui mettent en scène les conflits (comme les faux procès) et à des artistes qui se saisissent de ces questions. Iels venaient de rivières de plaines et de montagnes, d’estuaires et de deltas et nous étions réunis pour ce rendez-vous annuel, désormais attendu et inscrit dans les agendas. Une somme de témoignages ancrés dans des contextes très spécifiques a rempli la grande salle du palais du Rhin. Des récits situés où la place des droits de la nature se discute, inspire, questionne.
|
|
|
Ces récits invitent à un décentrement par rapport à ce qui peut sembler extérieur, supérieur et ordonnateur. Ils réactivent des paroles, des pratiques, des images qui nous relient à “ce que l’on ne voit pas, à ce qui ne compte plus ou encore, à ce qui ne peuple plus nos imaginaires” (Ludovic Duhem). Pendant ces deux jours, nous avons vu se tisser une grande toile d'araignée faite du réseau de ces initiatives, parfois isolées, pas toujours d’accord sur des questions techniques. Pas évident de tisser une toile dans un vent fort et de plus en plus fort. Ce souffle qui réduit souvent les cours d’eau à une simple mise à l’agenda politique - chartes, traités, règles de gestion - qui abîme les relations et les milieux, il n’est pas prêt de s’arrêter. Face à cela, il faut beaucoup de soin, et beaucoup de fil de soie !
|
|
|
|
|
Un musée tombé de l'escale  L’arrivée de la Fillonnerie sur les canaux est un sésame à la rencontre autant qu'un appel d'air. C’est un bateau qui se prête au regard. Un peu OVNI, objet lyrique et poétique, porteur de rêverie et activateur de toute une mystique du voyage. Ça rapproche, c'est notre but. Parmi les innombrables rencontres, il y a celle de Pacho, sculpteur de l'Isle-sur-le-Doubs qui habite dans une maison-atelier-boutique-musée. Un collectionneur qui a l’art de la mise en scène et pour qui chaque détail compte, pour qui chaque objet doit trouver une place.
|
|
|
|
|
|
📷 Chloé Löwy-Girardeau
|
|
|
Du fil de pêche, le lien entre bateau et berges  À Dannemarie, ce sont d'autres collectionneurs. D'infatigables pêcheurs, amoureux de la vie aquatique, qui expérimentent une écologie piscicole familiale, joueuse, empirique et auto-responsable. Trois corps d'eau : la rivière Largue, le canal du Rhône au Rhin et l’étang de Dannemarie. A priori, c'est assez cloisonné, on ne passe pas facilement de l'un à l'autre. Mais le poisson est un phare qui éclaire la vie de certains riverains. On dit que la passion fait sauter les murs, elle fait sauter aussi quelques carpes, silures et sandres d'un bassin à un autre. Pour une affaire d'équilibre, de soin. Quand les écluses sont fermées et que les bateaux ne passent plus, les poissons ne passent plus non plus. Alors il faut de la patience, scruter le fond des eaux, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il fasse soleil. Ensuite, on déplace, on regarde ce que cela produit. De là nait un savoir très précieux, sur la vie aquatique, sur la pêche et sur ces attachements très forts liés à une pratique quotidienne de ces cours d'eau.
|
|
|
BatoLabo pour des rivières vivantes, c’est du gros boulot ! Et c’est aussi une vie collective, vivante !  Pendant tout le début de cette saison 2026, des membres de l’association du bateau “Les Charpentiers d’Ieau”, Hoël et Odile, ainsi que Pierre, mousse émérite, et des habitants rencontrés à la journée ont pu venir rejoindre le noyau navigant. Accompagné.e.s de Romane Picard de BatoLabo, cette équipe au top a pu piloter le bateau la première semaine pendant que le “BatoBuro” (Samuel, Lucas, Chloé) préparait la suite des aventures à l’intérieur de cet écrin de bois.  Arrêté.e.s en plein envol à Dannemarie, après des dilemmes de scénarios, si l’option d’attendre la réouverture était la plus sage, c’était également la plus triste puisqu’elle impliquait l’arrêt de la navigation pour Romane, qui s’est engagée pour d’autres projets à partir de mai prochain. Alala !  BatoLabo re-décale donc son agenda et son équipage pour la reprise de la navigation à partir du 11 mai. Comme les méandres du fleuve et les fluctuations de la vie : on accueille.
|
|
|
📷  Samuel Botreau, Lucas Spadaro, Chloé Löwy-Girardeau
|
|
|
|
|
La Maison Interuniversitaire des Sciences sociales et des Humanités d’Alsace (MISHA) a accueilli, à Strasbourg, le séminaire de lancement du projet Fluvioscope ce jeudi 2 avril, coordonné par la MSH Val-de-Loire et le réseau des Maisons des Sciences sociales et des Humanités (7 MSH - 17 laboratoires – 35 chercheurs impliqués, à ce stade, avec des entrées disciplinaires différentes).
|
|
|
Cette journĂ©e a Ă©tĂ© l'occasion de revenir sur le point de dĂ©part de la recherche et de poser les premières briques d’un cadre conceptuel partagĂ© en Sciences Humaines et Sociales, pour interroger la “santĂ© des fleuves”. BatoLabo reprĂ©sente un des vĂ©hicules opĂ©rationnels de ce projet en accueillant des scientifiques en rĂ©sidence Ă bord de la Fillonnerie et en menant une recherche embarquĂ©e sur les attachements au cours d’eau avec la MSHe (ReciTER-BatoLabo). Voici la retransmission du projet : https://www.youtube.com/watch?v=k2zpx5nWGbYÂ
|
|
|
|
|
Si BatoLabo, ça vous parle et que vous avez envie de continuer à faire vivre l’aventure, c'est par ici :  https://www.helloasso.com/associations/grottes-production/collectes/soutenir-batolabo-2026  Cet argent va servir très concrètement à financer du temps de travail, des résidences artistiques et le fonctionnement du bateau.  Et tout cela prendra forme en spectacle, en textes, en images, en films, en dessins. Si vous le souhaitez, vous pouvez aussi relayer autour de vous, à quelques personnes que cela pourrait toucher.
|
|
|
|
|
|
|
Vous recevez cet e-mail car vous avez rejoint la newsletter du site *|DOMAIN_NAME|* avec l'adresse *|EMAIL|*.
|
|
|
|