| | | |
|
La Gazinière #60 - Février 2026
En février, la Gazinière se fait dadaïste. Tels des Marcel Duchamp de la micro-influence culinaire, nous posons des questions qui fâchent : c’est quoi cuisiner ? Et sa contraposée : c’est quoi ne pas cuisiner ? Qui ne cuisinent pas ? Nous ? Vous peut-être ? Ne pas cuisiner c’est grave comment ? Comme souvent, on commence par l’exemple : trois non-recettes pour se régaler en non-cuisinant. Gala a ensuite concocté une sélection de produits gemacht in Europa pour prendre la place de quelques impondérables du placard. Et on termine par une délation : ceux qui ne cuisinent pas peuvent commencer à faire un pas en avant.
|
| | | |
|
Aux fourneaux : Deux temps, trois mouvements
Ces trois non-recettes sont testées et approuvées par la rédaction. Elles répondent à trois défis de non-cuisine de la vraie vie : servir de la soupe chaude à la buvette d’un marché de Noël sans préparer des litres de soupe, changer du dîner tartines les soirs de non-cuisine et proposer une alternative encore plus paresseuse aux lazy mantis de Sabrina Ghayour.
|
| | | |
 Soupe miso-kawet express
Durée : 2 minutes
Pour 1 bol :
- 1 cuillère à soupe de pâte miso rouge
- 1 cuillère à café de beurre de cacahuète lisse
- ¼ de feuille d'algues nori
- 20 cL d’eau
Marche à suivre : Lancer l’eau à chauffer à la bouilloire. Hacher la feuille d’algue en lanière. Déposer la pâte de miso et le beurre de cacahuète au fond d’une moque. Verser un peu d’eau bouillante dessus et mélanger vigoureusement jusqu’à obtenir un jus homogène. Compléter avec de l’eau bien chaude. Saupoudrer d’algues et servir immédiatement.
|
| |
 Pizza légumes-tofu
Durée : 5 minutes de cuisine, 15 minutes de cuisson environ
Pour 2 personnes :
- 1 pizza quatre saisons surgelés
- 125 g de tofu nature ferme
- Fleur de sel
Marche à suivre : Préchauffer le four en respectant les consignes de la boîte de la pizza. Déchirer le tofu en grosses miettes et le disperser sur la pizza. Enfourner la pizza en respectant la durée de cuisson de la pizza. Assaisonner de fleur de sel et partager tant que c’est chaud.
|
| |
 Des ravioli qui en bouchent un coin en 5 minutes
Durée : 10 minutes (j’ai menti dans le titre, ne croyez pas tous ce que vous lisez sur internet)
Pour 1 à 2 selon votre faim :
- 250 g de pâtes farcies fraîches (ravioli, agnolotti, cappelletti, tortellini, tortelloni…)
- 25 g de beurre
- Un condiment qui vous fait plaisir et n’est pas une poudre (feuille de sauge, feuille de combava, flocons de piment, copeaux de muscade, grains de poivre…)
- Fleur de sel
- Fromage type pecorino (facultatif
Marche à suivre :
Faire bouillir un grand volume d’eau salée. Dans une grande poêle, faire fondre le beurre à feu doux et ajouter votre condiment. Cuire les pâtes à l’eau en suivant les instructions du paquet. À l’aide d’un écumoir, pêcher les pâtes cuites et les déposer dans le beurre. Couper le feu, faire valser la poêle pour bien couvrir les pâtes farcies du beurre parfumé. Dresser, assaisonner de fleur de sel. Servir avec du fromage ad libitum s’il vous en reste au fond du frigo.
|
| | | |
|
Le méthaniseur
C’est la saison : navet boule d’or, betteraves, pomelo, citron, topinambours, pageot de Méditerranée, merlan, hareng
C’est la meilleure saison (mangez-en) : salade d’hiver, kiwis
|
| | | |
|
Le lèchefrites
Étant donné la conjoncture mondiale, nous revêtons notre plus belle pilosité (José Bové inspire Ellix Sandor Katz, Sandor nous inspire : la moustache est bouclée) pour vous proposer des alternatives aux produits américains que vous consommez sans doute sans forcément l’avoir choisi.
|
| |
 Les fruits secs européens Bon déjà, niveau impact environnemental, c’est plutôt mieux de choisir du local (même si le bateau c’est pas si mal). Mais en plus il est probable que vos amandes, vos noix de pécan et même vos pistaches viennent des Etats-Unis. Nous vous suggérons donc de leur préférer des noisettes italiennes, des amandes espagnoles ou françaises et des noix de Grenoble.
Pour les noix, il est possible de trouver des colis de cerneaux de noix sur 2good2go et c’est comme ça que nous nous fournissons à la Rédaction.
|
 Les sauces Martin 4,65€ la bouteille de 100 g de sauce aux piments français
Exit le Tabasco louisianais et la Cholula certes produite au Mexique mais par une entreprise américaine, nous vous présentons les sauces Martin et en particulier une de leurs sauces qui est faite uniquement à partir de piments français et coûte au litre le même prix que du Tabasco. Même usage, concentration en piquant un peu plus forte (si ça vous fait peur, leur sauce Mistral est plus douce), et elle ne risque pas de partir envahir le Groenland.
|
| | | |
|
Veilleuse : Il n'y a pas de quoi en faire tout un plat
Aux sources de cet article, il y avait la volonté de dire aux moins cuisiniers de nos lecteurs que franchement ce n’est pas si grave, on a bien le droit de ne pas aimer cuisiner et en même temps de vouloir bien se nourrir et de ne pas avoir envie de vivre face à un frigo rempli de bouteilles de Feed. Sauf qu’une fois qu’on a dit ça, eh bien on n’a rien dit sur pourquoi certains cuisinent plus que d’autres et sur ce que ça révèle des mécanismes en jeu à l’échelle de la société.
Ici nous allons définir le fait de cuisiner comme le fait de prendre des aliments pour les transformer en un plat qu’on peut manger. Cela inclue donc le réchauffage au four ou au micro-ondes.
Au cours du XXème siècle, la cuisine domestique est une affaire de femmes. Elles y consacrent 1h12 par jour en 1975 tandis que les hommes à la même période y passent 16 minutes [1]. En 2010, les femmes cuisinent en moyenne 54 minutes par jour et les hommes 20. Le partage de la tâche culinaire est plutôt plus égalitaire chez les couples salariés, et en particulier les couples salariés fortement diplômés [2]. En revanche, hors des couples, les hommes seuls vont à situation égale plus privilégier les produits simples à consommer sans temps de cuisine important par-rapport aux femmes seules [3]. Il n’y a donc pas d’égalité pour certains groupes sociaux mais une différence marquée et genrée chez les célibataires de tous les groupes socio-professionnels. Il est également à noter que l’utilisation de plats déjà préparés pour se nourrir s’est d’abord développée dans les années 1990 au sein des classes supérieures, promue par des femmes occupant des postes de cadre [4]. Même via des plats préparés, la cuisine reste donc une affaire de femmes. C’est même la première des tâches domestiques à avoir été sous l’oeil critique des études de genre, dès 1970 par la sociologue et féministe Christine Delphy. Dans le même temps, il apparaît que “certaines femmes limiteraient, voire résisteraient à l’implication des hommes dans la cuisine quotidienne” [2], la cuisine étant alors associée à une dimension symbolique et émotionnelle la distinguant des autres tâches domestiques. Le rapport à la cuisine est également différent puisque les femmes vont avoir une approche plus nutritionnelle (équilibre de ce qui est cuisiné) et plus offerte (cuisiner ce qui fait plaisir aux autres membres du foyer), tandis que les hommes vont avoir une approche plus hédoniste (cuisiner ce qui leur fait plaisir). Cette différence d’approche se retrouve d’ailleurs dans la façon dont les parents cuisinent pour leurs enfants [2]. En parlant d’enfants, le temps passé à cuisiner est associé au fait d’avoir pu apprendre les compétences culinaires pendant l’enfance [5]. Se dessine donc en creux le portrait de ceux qui ne cuisinent pas ou moins : plutôt des hommes, plutôt vivant seuls et à qui la cuisine n’a pas été enseignée. Et en France, ceux qui ne cuisinent jamais maison sont peu nombreux, 3,6% d’après une enquête de 2022 [6].
Les données chiffrées donnent des éléments quantitatifs : qui (ne) cuisinent (pas), quels effets ont le genre, l’âge, la catégorie socioprofessionnelle… mais elles échouaient à capturer quelque chose de la non-cuisine. Quelque chose de son incarnation. Pour vraiment comprendre Qui ne cuisine pas, nous avons plongé dans le plus fascinant miroir de l’âme humaine contemporaine : Reddit. Reddit est un forum social utilisé quotidiennement par plusieurs dizaines de millions de personnes, en grande majorité venus de pays anglophones. Le caractère anonyme du site encourage les internautes à s’y exprimer sur des sujets personnels, voire honteux. Et sur Reddit il y a de nombreuses variations autour du thème “I hate cooking”. Parmi les dizaines de messages que nous avons parcourus, quelques éléments récurrents semblent qualitativement se dessiner. D’abord la charge organisationnelle. Cuisiner, ce n’est pas que cuisiner. Avant qu’un plat arrive sur la table les étapes se sont multipliées : concevoir des menus, faire les courses, gérer les stocks, ranger, nettoyer, faire la vaisselle… Un deuxième sujet fréquemment évoqué est la difficulté de la cuisine. Contrairement à ce qu'affirment les autodidactes de Top Chef, personne n'apprend à cuisiner tout seul. Mère, grand-mère, Ginette Mathiot, enseignant professionnel, youtubeur… cuisiner s'apprend et le plus souvent s'apprend avec quelqu'un car c’est un artisanat. Commencer seul sans avoir reçu d'enseignement est d’autant plus coûteux que celà nécessite un investissement initial : matériel, ingrédients… et il faudra manger le résultat (le risque d'échec au moins au début est important) ajoutant la honte au ratage. Un nombre significatif de répondants évoquent un rapport compliqué à la nourriture. Les “redditors” évoquent des difficultés à manger, voire un dégoût pour cette action ou pour la nourriture comme objet : sale, gluante, froide… Le format déjà évoqué de forum social anonyme donne une visibilité possiblement accrue à des phénomènes marginaux ; mais n’oublions pas que les troubles du comportement alimentaire (boulimie, anorexie…) touchent entre 5% et 25% des français au cours de leur vie (l'écart entre les deux valeurs s'explique par la le seuil de gravité pour être considérés selon les sources)[7].
Nous avons essayé d’être le plus neutres possible vis-à-vis des non cuisiniers, car nous cherchons à comprendre et observer, non à juger. Cependant, dans nos recherches, nous avons pu constater que le regard porté sur les non-cuisiniers est globalement négatif. Sur Reddit (encore) de nombreux répondants évoquent la honte d’être incapable de prendre soin d'eux même. Cette honte est doublée pour les répondants (et surtout pour les répondantes) de celle de l’incapacité autoperçue à cuisiner pour leur foyer. Ce regard négatif façonne la façon dont le sujet est traité. Dans un article de 2022, le magazine professionnel agricole Réussir [6], a priori peu concerné par l'évaluation morale de la non-cuisine, emploie un vocabulaire révélateur. Ceux qui cuisinent beaucoup “l’indiquent” ou “l’affirment”. En revanche quand on passe à “jamais” et “rarement” le ton change : ils “avouent”, ils “confessent”. Ce regard de la société est le carburant de deux stratégies marketing. Les box d'ingrédients proposent de vous (surtout si vous êtes une femme) soulager de la charge mentale : plus de menus, plus de courses, moins de travail de commis de cuisine grâce au pré-découpage. L’autre approche est celle des substituts de repas. Ils encouragent à embrasser la non-cuisine, à affirmer le contrôle de son corps par une approche rationalisée de l’alimentation. Deux approches radicalement différentes mais dont aucune ne répond à ceux qui aimeraient cuisiner mais qui ne se sentent pas compétents ou qui voudraient avoir plus de temps à y consacrer.
Sources :
-
[1] : Statistiques Insee https://www.insee.fr/fr/statistiques/1281016
-
[2] : Depecker, T., Cardon, P. et Plessz, M. (2023). Chapitre 6. L’alimentation dans le quotidien des ménages. Sociologie de l'alimentation (p. 166-190). Armand Colin. https://shs.cairn.info/sociologie-de-l-alimentation--9782200634612-page-166?lang=fr.
-
[3] de Saint Pol, Thibaut - La consommation alimentaire des hommes et des femmes vivant seuls. Insee Première, 2008, 1194, pp.4. https://shs.hal.science/halshs-00282710v1
- [4] Grignon C., Grignon Ch., 1999, « Long-term trends in food consumption: A French portrait », Food and Foodways, 8, pp. 151-174.
- [5] De Bortoli Lara, Risco Arlette et Taburet Arthur - Quels sont les facteurs qui influencent l’acte de cuisiner chez les européens âgés entre 18 et 65 ans ? - Mémoire de bachelor, Haute école de santé Genève, 2019
-
[6] Article Réussir 2022 https://www.reussir.fr/les-francais-aiment-toujours-cuisiner
- [7] “Troubles du comportement alimentaire : dépister tôt”, Vidal, octobre 2025 https://www.vidal.fr/actualites/31599-troubles-du-comportement-alimentaire-depister-tot.html
|
| | | |
|
Étincelles
Merci infiniment pour vos félicitations. Nous les accueillons avec joie. La partie de la Rédaction qui mange déjà du solide fait de son mieux pour expérimenter en cuisine et continuer de vous faire partager le fruit de ces expériences. Le mois prochain nous hésitons encore entre la cuisine note à note et le détartrage. Ce sera sans doute les deux !
Antoine et Gala
|
| | | | | |
|