Les caractères de notre civilisation (...) Aujourd’hui, dans une Europe en pleine transformation et dont la carte se refait, pour qu’un petit peuple justifie son existence, il ne suffit point qu’il sorte de ses archives les traités et les pactes les plus authentiques, les mieux garnis de signatures et de sceaux ; il ne suffit point qu’il ait le droit pour lui ; il ne suffit même pas qu’il soit résolu à se défendre. Il faut qu’il apporte au monde une forme originale de civilisation, une forme sans laquelle la civilisation générale serait incomplète. Cette forme, nous la possédons. Mais elle est fragile. Je le répète : un peuple à civilisation composite et qui, loin d’avoir une langue nationale, parle celle de ses voisins, renferme dans son organisme des forces centrifuges qu’il doit compenser par beaucoup d’intelligence et par une volonté créatrice. Ce qui suppose une élite, et une élite sociale, une aristocratie humaniste. Il y a, certes, des caractères communs qui établissent une parenté entre ce que nous appelons les quatre Suisses. Mais ces caractères communs ne sont point des caractères essentiels. Ils sont des marques à la surface d’œuvres qui appartiennent essentiellement à la civilisation allemande, à la civilisation française ou à la civilisation italienne. S’il nous arrivait de perdre notre indépendance, ces marques s’effaceraient très rapidement. Mais elles s’effaceraient de même si nous étions nivelés, malaxés, mélangés par un «régime de masse», par une lourde et maladroite unification. Notre développement technique mérite l’administration. Mais la civilisation n’est point dans les flèches rouges, les funiculaires, l’emploi généralisé du téléphone et de la radio, les bâtiments administratifs, les expositions «thématiques». Tout cela n’est que de la culture, c’est-à-dire l’expression d’une conception matérielle. La civilisation vient de l’âme, la civilisation est d’essence spirituelle. Il semble que nous l’ayons oublié. |